Y a-t-il une sortie pour la France ? 

New York Review of Books

Numéro du 10 mars 2016

Par Mark Lilla

 

 

L’article qui suit n’apporte pas grand-chose de nouveaux éléments sur les événements des deux dernières années en France, et il est facile de l’ignorer en pensant : ouais, on sait tout ça ! Mais ce qui compte d’abord, c’est que c’est une excellente rétrospective des événements de cette période en France. Ce qui est remarquable ensuite, c’est le ton acerbe, ardent et impatient qui donne une idée de ce que pensent les Américains sur la façon dont la France mène sa barque. C’est enfin une analyse qui pose de bonnes questions qui ne sont pas, où alors rarement, traitées dans la presse e France et qui en réponse à son titre titre suggère plusieurs possibilités pour s’en sortir.

Le second article de Mark Lilla à paraître devrait y donner une plus ample réponse.

L’auteur cite Olivier Roy, connu pour avoir une vision de l’islam radicale et différente de celle de beaucoup d’autres experts.

 

Jusqu’au massacre de novembre au Bataclan il sembla que superficiellement, après le choc de janvier dernier, la vie française revenait à la normale.

1Dans les mois qui suivirent les attentats Charlie Hebdo, les polémiques partisanes ne traitaient pas de la sécurité. On se concentrait sur le programme scolaire national, un objet fétiche, le hic des Français chaque fois qu’ils se sentent en danger.

À la question « Qui a perdu la jeunesse musulmane française ? » La réponse instinctive pour un grand nombre fut le système éducatif, en soulignant tout depuis la diminution du nombre d’heures d’étude de l’Histoire de France au manque d’insistance sur le grec et le latin. Des articles ont même été écrits, sur l’épidémie d’erreurs orthographiques aux examens des étudiants qui démontrerait un signe de déclin de la civilisation.

2

 

 

 

3

 

 

 

 

 

 

Une autre polémique portait sur la gauche libertaire du philosophe 4, qui affirma dans Le Figaro qu’il tenait la gauche responsable des tabous qui empêchent que l’on s’adresse aux préoccupations du public concernant l’islamisme, l’immigration et les réfugiés ; tabous qui, selon lui, ne firent que hâter le déplacement des électeurs des classes ouvrières et rurales vers le Front National.

Cette provocation ranima une amère querelle entre les intellectuels français sur qui était coupable de la trahison des clercs face au terrorisme : la gauche traditionnelle qui a blâmé l’islamophobie et la marginalisation sociale, ou le nombre croissant d’anciens gauchistes qui pointent vers l’islamisme politique et l’abandon des principes de laïcité. Face à « l’hystérie des médias,” Onfray a temporairement retiré son livre sur l’islam déjà dans la presse, a cessé de donner des interviews, et a fermé son compte Twitter.

4Ces événements de second plan mis à part, la vie politique française retourna à ce qu’elle avait été en 2014, c’est à dire morose et mesquine. La confiance en François Hollande, qui était monté en flèche à la suite de sa gestion de la crise, glissa bientôt vers le bas à des niveaux abyssaux pré-Charlie. L’ancien président Nicolas Sarkozy, lorgnant une autre course à la présidence en 2017, réussi à changer le nom de son parti conservateur pour Les Républicains sans rien changer d’autre sur ce sujet ou sur lui-même, son pire ennemi. L’ancien génial premier ministre Alain Juppé, son vieux rival, le mena dans les sondages.

6 Le Front national, qui espérait capitaliser rapidement sur les préoccupations de sécurité et se présenter comme une alternative, forte, mais responsable aux socialistes et aux républicains, a été plongé dans une guerre civile en avril dernier. Dans deux interviews, le fondateur retraité du parti, Jean-Marie Le Pen, a répété sa remarque infâme affirmant que les chambres à gaz étaient un simple « détail » de l’Histoire, et ajouta des mots aimables sur Pétain. Sa fille Marine, l’actuelle présidente du parti, qui a l’intention de le « de-diaboliser », l’a immédiatement expulsé. Ce qui suivit ressemblait à une inepte production collégienne du Roi Lear. Le vieil homme a désavoué sa fille et a blâmé la fracture sur son vice-président, Florian Philippot, un jeune diplômé des grandes écoles largement détesté à l’extrême droite parce qu’il est gai, à qui on donna le rôle d’Edmund. Marine, jouant Regan et Goneril, s’en tint à ses canons en réunions et au cours de plusieurs batailles judiciaires, éventuellement évinçant son père, mais demeura exposée en tant que chef d’un clan inquiétant, et non pas d’un parti démocratique transparent.

5Alors que la classe politique trébuchait, l’économie française est restée dangereusement bloquée. Le taux de chômage à 10 pour cent est le plus élevé en vingt ans et l’un des plus élevés en Europe. (Le taux de chômage allemand est de 6 pour cent, le plus bas en vingt ans.) La moitié des sans-emploi l’ont été pendant au moins un an. Le gouvernement Hollande reconnaît que les réformes structurelles (comme les changements dans les heures de travail) sont nécessaires, mais il est contrecarré par l’opposition des syndicats, des membres socialistes du Parlement et par le grand public qui est économiquement conservatif, attaché à son étouffante toile de petits privilèges, et prêt à résister par la force en cas de provocation. (Il faut ajouter que la politique sur les dettes de l’UE a exacerbé le problème en empêchant le gouvernement français de stimuler la croissance et l’investissement dans des travaux publics.)

9

En octobre, les employés d’Air France protestant contre un plan d’entreprise pour réduire ses effectifs ont fait irruption dans les négociations et ont attaqué deux responsables de l’entreprise, qui ont été sauvés par leurs homologues syndicaux. Des images d’hommes d’affaires leurs vêtements en lambeaux ont fait la une de tous les journaux. En juin les chauffeurs de taxi possesseurs des médaillons ont bloqué une partie de Paris et l’aéroport protestant contre les conducteurs non syndiqués de Uber, en en frappant quelques-uns et en brisant un certain nombre de leurs voitures. Sous cette pression, la Cour constitutionnelle a peu après jugé illégal un des services les plus populaires de Uber.

33 44

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel Macron, le ministre des Finances tourné vers l’avenir, mesurant pleinement le coût de l’échec économique de la France a cherché à faire appel à des réformes majeures. Tout ce qu’il a pu obtenir, cependant, est un absurde et modeste ensemble qui ne pourrait être adopté qu’à l’aide d’une manœuvre constitutionnelle complexe qui éviterait un vote parlementaire. La loi augmente légèrement le nombre de dimanches et les heures de travail le soir quand les magasins peuvent ouvrir et les travailleurs peuvent travailler ; elle simplifie le processus labyrinthique pour obtenir un permis de conduire de façon à ce que les jeunes puissent aller au travail ; les compagnies de bus longue distance peuvent enfin rivaliser avec le système ferroviaire national sur les principaux itinéraires. Finalement, certaines professions juridiques archaïques et fermées qui remontent à l’ancien régime seront plus ouvertes.

Après des mois d’hystériques rapports de malheurs à venir, ce sont là les seuls changements. Les barrières psychologiques à d’autres changements tels que l’extension du standard de la semaine de travail de trente-cinq heures ou la simplification du Code du travail du pays qui rend l’embauche et le licenciement un cauchemar, sont élevées. Un sondage l’an dernier a révélé que plus des deux tiers des Français soutiennent l’ouverture de plus de magasins le dimanche. Moins de la moitié, cependant, rapportent qu’ils seraient prêts à travailler ce jour-là.

77 88 66

Paradoxalement, cette paralysie gonfle les rangs des électeurs potentiels du Front national, bien que le parti n’ait pas de politique économique à proprement parler. Il en va de même de la paralysie perçue dans le traitement des questions d’immigration et des réfugiés. En fait, la France a accepté relativement peu de demandeurs d’asile en provenance de Syrie et d’Irak, et rejette leurs applications à près de trois fois le taux des autres nations européennes. Mais ce n’est pas là la perception du public. L’une des raisons est la longue et purulente situation dans la soi-disant “jungle” de Calais. Depuis quinze ans, la France a dû faire face à de grandes vagues de migrants illégaux, depuis les Albanais jusqu’aux Bédouins koweïtiens, qui essaient de passer en Grande-Bretagne pour trouver un emploi. (Compte tenu de sa désastreuse situation économique, ils n’ont aucun intérêt à rester en France.) Plusieurs grands campements ont grandi près de l’entrée du Chunnel de Calais et tous les soirs d’une dizaine jusqu’à un millier de personnes, principalement de jeunes hommes, essayent de se faufiler à pied ou de se cacher dans les camions en attente. Certains meurent en essayant. C’est un cauchemar pour la police et une catastrophe humanitaire.

222 333

Le complexe du bidonville abrite aujourd’hui près de six mille personnes alors que la population de Calais n’est que de 72.000 habitants. C’est, effectivement une petite ville, avec un hôpital, des écoles, une bibliothèque, un centre de divertissement, des restaurants et des cafés. Il n’y a pas longtemps un homme d’affaires britannique y a ouvert une boutique, où il propose des produits féminins aux migrantes, et des évangélistes ont fondé l’église, La Vie de Jésus. Le gouvernement français a peu de marge de manœuvre depuis que la Grande-Bretagne résiste à admettre ces personnes et que les règles européennes exigent que la France leur offre une subsistance de base. Ces subtilités sont perdues pour ceux qui vivent à proximité des camps et qui se sentent assiégés et sans protection. La classe ouvrière de Calais était un bastion du Parti communiste français. Au premier tour des élections régionales récentes, 49 pour cent du vote est allé au Front National, qui a pourtant promis d’arrêter de donner de l’aide et même des médicaments aux migrants.

Les élections régionales ont eu lieu en décembre, juste quelques semaines après les attentats du Bataclan, et l’alarme générale proclamait que le Front National prendrait le contrôle d’au moins deux des douze régions métropolitaines nouvellement consolidées. Et en effet, à 28 pour cent, il a reçu légèrement plus de voix que tout autre parti, ce qui lui permit de revendiquer une fois de plus d’être «le premier parti de France. » Mais, comme cela est souvent le cas, sa légère avance dans les sondages et les premiers votes ne se sont pas traduits en victoire électorale parce que son soutien est géographiquement largement étendu. Et dans les régions où les candidats socialistes sont arrivés troisième derrière le Front National et les républicains, ils ont été sommés par le parti de se retirer. (Les républicains n’ont pas fait de même). En conséquence, bien que le Front National ait remporté à peu près le même pourcentage de voix au second tour, il n’a pas obtenu le contrôle d’une seule région.

7  Chaque fois que le vote Front National augmente, le reste de la France panique, et les partis rivaux n’hésitent pas à exploiter cette peur. C’est un art dans lequel François Mitterrand était le maître. En 1985, il introduisit la représentation proportionnelle au parlement afin de simplement attirer les votes loin de ses rivaux conservateurs, même si cela signifiait que le Front National remporte trente-cinq sièges et, plus important encore, la légitimité. À l’heure actuelle, ce genre de manœuvres cyniques dans ce qui est devenu un système à trois partis est un problème plus immédiat que la perspective d’un gouvernement du Front National ou la présidence. Les socialistes et les républicains peuvent masquer la vacuité de leurs programmes électoraux en mettant l’accent sur le blocage du Front National, qui à son tour peut cacher son manque de programme derrière la démagogie sur les échecs des deux autres parties. (Et puisque le Front National gouverne seulement une poignée de villes, il est protégé de la faillite.)

L’attention de la classe politique est désormais axée presque exclusivement sur les élections présidentielles de 2017, et non sur les défis à long terme de la France. Les chances pour Marine Le Pen de gagner l’une des deux premières places dans le premier tour sont élevées, ce qui signifierait une répétition de l’élection de 2002, lorsque son père est arrivé deuxième, ce qui obligea les partis de la gauche à jeter leur soutien derrière le conservateur Jacques Chirac au second tour. Tout président, socialiste ou républicain, élu dans ces circonstances ne serait pas en meilleure position d’agir de manière décisive que François Hollande l’est en ce moment.

La stagnation économique, l’impasse politique, la hausse du populisme de droite c’est là ce qui représente l’état de la France depuis plus de dix ans. Rien n’a donc changé depuis les tueries de Charlie Hebdo ? Si, il y a eu un changement et pas simplement à cause du massacre du Bataclan. Depuis 2012 la France a subi une série régulière d’attaques terroristes islamistes, certaines dramatiques, d’autres moins, elles ont changé la psychologie politique des Intellectuels du pays. Basés sur l’hypothèse que leur destin était entre leurs mains, les politiciens ont argumenté sur les causes du malaise français depuis des décennies, appelant les Français à changer leurs politiques et leur façon de penser. Cette hypothèse ne tient plus. La mondialisation de l’activité économique, y compris la crise financière américaine et le transfert de la prise de décision aux institutions opaques de l’Union européenne, a érodé le sens de l’autodétermination nationale depuis un certain temps. Et maintenant, la crise des réfugiés et des réseaux djihadistes internationaux érode la confiance, que l’État puisse être assez fort pour protéger ses citoyens.

Bien qu’il n’y ait pas eu d’attaques terroristes majeures réussies sur le sol français entre janvier et novembre 2015, il y a eu suffisamment de petites ou infructueuses attaques dans la presse pour tenir le public sur les nerfs. En février, quelques semaines seulement après les meurtres de Charlie Hebdo, trois soldats défendant un centre juif à Nice ont été poignardés par un homme musulman, et en novembre un réseau djihadiste à Saint-Denis et à Lyon a été découvert et démantelé. En juin un autre musulman dont le nom était dans une base de données terroriste de la police a décapité son employeur dans une entreprise de livraison à proximité de Lyon, puis, avant d’essayer de faire sauter le bâtiment il a planté la tête de l’homme sur la grille du bâtiment à côté de deux bannières, l’une se référant à ISIS et l’autre portant écrit le shahada musulman ( «il n’y a de Dieu qu’Allah, Muhammad est le messager d’Allah »). Ensuite, il a pris quelques photos.
777 888

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En août, un jeune Marocain vivant en Espagne, également présent dans une base de données de la police européenne, est monté à bord d’un train à grande vitesse reliant Amsterdam à Paris avec une Kalachnikov et un pistolet Lugar; il a blessé cinq personnes avant que ses armes ne se coincent et qu’il soit plaqué au sol par deux soldats américains en vacances.

q3

En octobre et en novembre, la police française a déjoué ce qui aurait été deux grandes attaques contre les installations navales de Toulon et d’Orléans par des musulmans français avec des connexions syriennes. Et en décembre, la police enquêtant sur une femme récemment convertie a trouvé dans son appartement le moule en creux du ventre d’une femme enceinte, probablement destinée à y cacher des explosifs. Le gouvernement français a adopté maintenant la tactique de faire connaître ses opérations antiterroristes, ce qui maintient le public en alerte, mais peut aussi le laisser sur les nerfs. En septembre, le ministre de l’Intérieur a annoncé que plus de 1800 citoyens français avaient été identifiés comme appartenant à des réseaux djihadistes, le triple du nombre enregistré en janvier 2014.

Les horribles attaques du Bataclan étaient les plus dramatiques et les plus mortelles dans cette série. Le plus inquiétant fut la découverte que c’était une opération internationale organisée en Belgique où ont vécu plusieurs des tueurs et planifiée par ISIS en Syrie, où certains tueurs avaient été formés. Au moins deux d’entre eux avaient réintégré l’Europe par la Grèce en prétendant être des réfugiés. C’est là la première opération terroriste en Europe pour laquelle ISIS a pris une responsabilité publique, et sa déclaration n’a été rien de moins qu’une déclaration de guerre :

C’est-à-dire que la France et les autres nations sur le même chemin savent qu’ils continueront d’être au sommet de la liste des cibles de l’État islamique et que l’odeur de la mort ne laissera pas leurs narines tant qu’ils participeront à la campagne des croisés. Ce n’est que le commencement.

Le gouvernement Hollande a répondu en mettant immédiatement dix mille hommes de troupe dans les rues parisiennes et en déclarant l’état d’urgence ; en donnant à la police des pouvoirs extraordinaires pour mener des perquisitions sans mandat, pour détenir les suspects, et pour imposer l’assignation temporaire à résidence.

q6 q7 Prenant la parole devant une session conjointe de l’Assemblée nationale et du Sénat, le président a ensuite déclaré que la France était en guerre avec ISIS et intensifierait sa campagne de bombardement en Syrie et en Irak, sans se retirer. Plus controverse, il a appelé à ce que les binationaux condamnés pour des crimes terroristes soient dépouillés de la nationalité française, une proposition qui se heurte à la jurisprudence constitutionnelle et européenne en vigueur, mais qui a été le geste le plus populaire de Hollande depuis son élection. (Le gouvernement a depuis éliminé toute référence à la binationalité de la proposition.) Selon un sondage national pris quelques jours après les attentats, une grande majorité de la population souhaite aller encore plus loin en arrêtant tous ceux qui ont été identifiés par la police comme terroristes et qui sont une potentielle menace.

Avec moins de fanfare, le gouvernement Hollande a également accéléré le plan de réforme des institutions musulmanes françaises, quelque chose d’inimaginable dans les systèmes politiques américains ou britanniques. En 1808, Napoléon a mis en place un système de « consistoires » juifs locaux et nationaux composés de rabbins et de laïcs avec la double tâche de représenter la communauté devant le gouvernement et pour mener à bien ses directives en matière d’éducation civique, la gouvernance de la synagogue, le service militaire, et autres sujets. Les consistoires existent encore et ont l’autorité morale au sein de la communauté juive française, mais ils ne servent plus en tant qu’institutions semi-publiques. Jusqu’à tout récemment aucune institution de ce genre n’existait pour les musulmans français.

q8 q9

Dans les années 1980, le gouvernement Mitterrand s’est approché des organisations musulmanes privées au sujet d’une sorte de pacte concernant l’Islam et les principes de la laïcité, et un tel accord a été conclu en 2000. En 2003, un Conseil français du culte musulman (CFCM) a été créé, vaguement sur le modèle des consistoires juifs.

Le CFCM n’a pas été un grand succès, parce qu’il existe de profondes divisions et luttes internes entre les dirigeants musulmans, et de forts attachements aux autorités religieuses dans leurs pays d’origine, qui à leur tour financent les mosquées françaises. Mais le gouvernement Hollande est déterminé à réduire et surveiller ces liens et encourager le développement d’un Islam français qui serait favorable à la République.

Plus important encore, il a obtenu que le CFCM mette en place un programme de certification pour les imams qui les obligera à obtenir une éducation théologique et surtout civique acceptable. Aujourd’hui, seulement un cinquième des imams français sont natif français et un tiers seulement maîtrisent la langue française ; la majorité de la prédication est en arabe. On dit que les Imams ne sont pas très éduqués, ayant en moyenne une éducation de dix ans inférieure à celle des rabbins français, des pasteurs, et des prêtres. Pour rendre cette classe plus professionnelle et plus moderne, l’État met également en place dans les universités des programmes sur la théologie musulmane et les études religieuses. Les théologiens musulmans ont jusqu’à présent résisté à ces programmes en insinuant que la longue lutte pour la tradition française de laïcité devrait prévaloir.

Aussi acceptées que puissent être ces réformes, il est difficile d’imaginer qu’elles puissent faire beaucoup pour aider à endiguer la radicalisation. Olivier Roy, spécialiste français de l’Islam et quelque peu particulier, a publié un article très discuté peu après les massacres du Bataclan en faisant valoir que le djihadisme n’a rien à voir avec les institutions musulmanes et a peu à voir avec la vie musulmane. Il a noté que la grande majorité des djihadistes français sont des musulmans de deuxième génération qui, contrairement à leurs parents, parlent le français, ont grandi avec peu ou pas de contact avec les mosquées ou les organisations musulmanes, et qui avant leur conversion buvaient, prenaient de la drogue, et avait des copines. Ils sont séparés de leurs parents et ne savent pas où s’intégrer. Ce sont de récents convertis, venant en grande partie des zones rurales et un grand nombre d’entre eux sont issus de familles divorcées. Que se passe-t-il demande, Roy ? Si l’Islam ou les conditions sociales sont essentiellement à blâmer pour avoir engendré le terrorisme, pourquoi ces problèmes structurels affectent-ils ce groupe très étroitement défini ? Pourquoi n’attirent-ils pas la première ou la troisième génération musulmane française, ou encore ceux possédant la culture islamique la plus profonde ? Et pourquoi son attirance ne s’étend-elle pas aux enfants de la classe moyenne qui a réussi ? Sa réponse : le djihadisme est une révolte générationnelle nihiliste, pas un utopisme d’inspiration religieuse.

Roy est provocateur et peu réaliste quand il conclut que l’écrasement ISIS « ne fera rien » qui puisse affecter cette révolte. Les relations difficiles entre parents et enfants face à la modernisation ne sont rien de nouveau, pas plus que la révolte politique qui en découle. Dans Pères et Fils, Tourgueniev a exploré ces dynamiques psychologiques qui étaient déjà à l’œuvre dans la Russie de la moitié du XIXe siècle. Mais il a fallu la montée du marxisme révolutionnaire et du fascisme, d’abord comme idéologies, puis comme fondation d’État et puissance militaire, pour transformer avec des résultats sanglants ces dynamiques intimes en dynamiques historiques et mondiales. Le djihadisme islamique, dont l’avance s’est accélérée depuis que le printemps arabe s‘est changé en l’hiver, reste par lui-même une menace dangereuse.

Mais l’implication la plus inquiétante de l’argument de Roy, dans le cadre français, est que l’État ne peut rien faire pour traiter avec les sources de cette révolte. Les Français réagissent au terrorisme bien différemment que le font les Américains. Les familles des victimes ne semblent pas pleurer à la télévision ou obtenir des contrats de livres, les théories de complot ont peu de traction, et même le Front National ne se livre pas à la démagogie hystérique qui est devenue la norme dans la campagne présidentielle républicaine. (Après les tueries de novembre, Marine Le Pen était un modèle de sang-froid par rapport à Donald Trump et Ted Cruz.) Les Français ne souffrent pas non plus d’une méfiance pathologique de l’état. Ils aiment être gouvernés, tant qu’ils sont bien gouvernés. Par conséquent, tant que les fonctionnaires semblent responsables et font montre de sang-froid, on les laissera faire leur travail, dans la mesure où leurs progrès seront évidents.

À l’heure actuelle, cependant, l’État français semble dangereusement faible : avec la stagnation économique d’un côté et la paralysie politique de l’autre ; le terrorisme international et un nombre considérable de migrants dans une Europe sans frontières et peu de sens de comment faire face à toute de cela. L’habile conservateur Alain Juppé semble avoir compris que l’élection présidentielle à venir devra traiter de soulager les inquiétudes du public sur ces deux fronts. Pour inaugurer sa campagne, il vient de publier un livre intitulé Pour un État Fort. Il serait suicidaire pour un homme politique américain d’utiliser un tel titre, mais si Juppé fait de la force le thème de sa campagne, il peut très bien se retrouver au Palais de l’Élysée. S’il ne le fait pas, et aucun autre candidat n’arrive à convaincre le public qu’il peut contrôler le destin de la France, cela ne laissera que Marine Le Pen et son étrange clan vers lequel se tourner. Je discuterai de ces perspectives dans un second article.

-Février 10 2016.

w3

Mark Lilla (né en 1956) est un Américain, et un politicien scientifique, historien d’idées, journaliste et professeur de sciences humaines à l’Université de Columbia à New York City. Un contributeur fréquent à la New York Review of Books, The New Republic, et le New York Times, il est surtout connu pour ses livres The Reckless Mind: Intelectuals in Politics and The Stillborn God: Religion, Politics, and the Modern West [Les Intellectuels en politique et le dieu mort-né : Religion, Politique, et l’Occident moderne]. Après avoir été professeur à l’Université de New York et celui du Committee on Social Thought [Comité sur la pensée sociale] à l’université de Chicago, il a rejoint l’Université Columbia en 2007 en tant que professeur des sciences humaines. Il donne de nombreuses conférences et a livré la conférence Weizmann Memorial en Israël, the Carlyle Lectures [les conférences de Carlyle] à l’Université d’Oxford, et à l’Université Yale, The MacMillan Lectures [les conférences MacMillan] sur la religion, la politique et la société.

 

You may also like...

Leave a Reply