Comment devient-on français

Pamela Druckerman  The New York Times

J’ai décidé de traduire cet article récemment paru dans le New York Times, ayant trouvé les réflexions de Pamela Drukerman amusantes et intéressantes dans ce qu’elles reflètent le caractère français tel qu’une Américaine en France de longue date le conçoit. Ce n’est pas que le système d’immigration américain soit moins rigide ou meilleur que celui en France, il est surement aussi pénible, mais de façons différentes. En tout cas, il me parait être plus transparent et peut-être moins prétentieux. Néanmoins, je crois qu’en Amérique on vous dirait oui ou merde plus rapidement.

PARIS – J’ai un élément inhabituel sur ma liste de choses à faire, coincée entre des réparations à la maison et des notes de remerciements : devenir française. J’ai entrepris le long processus de ramassage des documents pour faire ma demande de citoyenneté française.

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Bien sûr, je demeurerai américaine. J’aurai une double nationalité. Mais devenir française m’apportera des avantages. Je pourrai voter aux élections françaises et européennes, je pourrai dans certains aéroports, emprunter des queues plus rapides, je pourrai travailler n’importe où dans l’Union européenne et – point essentiel – mes enfants seront également français.
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Mais l’adoption d’une nouvelle nationalité,   même celle du pays où je vis depuis plus de 10 ans, soulève des questions existentielles. Je me suis habituée à être une étrangère. Je ne suis pas sûr que je sois prête à abandonner mon altérité, qui est devenue une identité en soi. Qu’implique la « francisation »? Peut-elle vraiment être acquise? Vais-je tout à coup tenir une fourchette dans ma main gauche*, et me souvenir si c’est un ou une plaisir de rencontrer quelqu’un?

Ce sont des problèmes de privilégiés, bien sûr. Les Américains ne sont pas ceux visés par les partis anti-immigrants qui gagnent de l’influence à travers l’Europe. Des milliers de migrants sont morts cette année sur des bateaux venant d’Afrique vers l’Europe. Des migrants à Calais tentent de rejoindre la Grande-Bretagne en se cramponnant sous les camions.

Je vais avoir le temps de réfléchir à ça pendant que je m’engage à la poursuite de la nationalité française. L’ensemble de la procédure peut prendre des années. Certains abandonnent tout simplement au cours des demandes répétées de nouveaux documents.

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Cela peut-être par dessein. Dans leur étude de 2009 “qu’est-ce que devenir français? les sociologues Didier Fassin et Sarah Mazouz ont conclu «La difficulté de l’épreuve semble un moyen de vérifier l’authenticité de l’engagement au projet de devenir français,”. Les fonctionnaires peuvent rejeter un candidat parce qu’il n’a pas adopté les valeurs françaises, ou simplement parce que sa demande n’est pas «opportune».

Ma partie préférée de l’application est pour l’instant la possibilité de “franciser” mon nom. Dans les exemples officiels offerts par l’administration, Mme “El Mehri” devient Mme “Emery”; “Ahmed” devient “Ahmed Alain” (ou s’il préfère, “Alain Ahmed”); et l’immigrant polonais “Jacek Krzysztof Henryk” apparaît comme le débonnaire “Maxime”.

Il y a une longue tradition de francisation. Napoléon Bonaparte est né Napoleone di Buonaparte et parlait français avec un épais accent corse. Lui et d’autres ont vécu le 19ème siècle en transformant la France d’une nation avec un patchwork de langues et dialectes régionaux en une nation où pratiquement tout le monde parle un français correct.

Les écoles étaient leur principal instrument. Les écoles françaises suivent un programme national qui inclue de difficiles études de philosophie et de littérature française. Les Français passent ensuite le reste de leur vie à se citer Proust l’un à l’autre, tandis que quasiment personne d’autre n’est capable d’en saisir les références.

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Si être français était simplement une question de lecture, je pourrais surement y arriver. Mais il y a également tout un monde de rapprochements à saisir. Quand un collègue m’a dit récemment qu’il pensait apporter un cactus à notre bureau partagé, il a supposé que je savais que ce n’était qu’une métaphore exprimant la beauté et la douleur de la vie, et une référence aux paroles d’une chanson de Jacques Dutronc.

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Même les rituels d’amitié sont différents en France. L’écrivain canadien Jean-Benoît Nadeau, qui vient de passer un an à  Paris, m’a dit qu’il existait des indices pour qu’une Française indique qu’elle cherche à se lier d’amitié avec vous: elle vous parle de sa famille; elle se révèle en employant des dérisions humoristiques; et elle admet qu’elle aime son travail.

 

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Il y a aussi le simple fait qu’elle vous parle. Contrairement aux Nord-Américains, « les Français n’ont aucun scrupule à ne pas vous parler ».

 

Apparemment, être une Parisienne a ses propres exigences. Le nouveau livre «How to Be Parisian Wherever You Are» [comment se conduire partout en parisien] affirme que les Parisiennes sont «imparfaites, vagues, peu fiables et pleines de paradoxes” et ont « cet enthousiasme typiquement français pour transformer la vie en fiction. » Je dois apparemment également cultiver un « air de fragilité ».

Inspirée par les expressions culinaires dans le livre de Clotilde Dusoulier [NDLR : je crois qu’il s’agit de : Clotilde’s Edible Adventures in Paris (Broadway Books, 2008)].

J’ai cherché l’occasion de dire à quelqu’un qu’il fait « tout un fromage » à partir de pas grand-chose, et pour me plaindre que la réunion avait duré « aussi longtemps qu’un jour sans pain ». Je prévois de dire au fonctionnaire à mon entrevue de naturalisation – qui mesurera mon niveau d’intégration – que je suis aussi à l’aise à Paris « qu’un coq en pâte ».

ss Mais la vraie francité ne peut pas être falsifiée. Mon mari (qui est britannique, et qui ne cherche pas à devenir français) est convaincu qu’en plus, les Parisiens marchent différemment. Apparemment, personne n’imagine que j‘atteindrai un état de francité intérieure. Lors d’une cérémonie de naturalisation à laquelle les deux sociologues ont assisté, un préfet a déclaré à de nouveaux citoyens qu’ils avaient obtenu la nationalité française parce qu’ils s’étaient assimilés «pas jusqu’à ressembler entièrement à des Français de souche, mais assez pour que vous vous sentiez à l’aise parmi nous. »

Cela semble plus ou moins juste. En effet, si c’est tout ce qu’il faut plus un air de fragilité, je serai probablement admissible. Si cela ne marche pas, comme disent les Français, ce n’est pas la fin des haricots.

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*Lire également du même auteur : Les coutumes au restaurant américain, rubrique la bouffe du 14 août 2014; Le secret derrière les enfants étonnamment bien élevés en France, publié dans ce blogue le 20 août 2014 dans la rubrique L’éducation Américaine.

Pamela Druckerman est également l’auteur de « Bringing Up Bébé: One American Mother Discovers the Wisdom of French Parenting.

 

PS.

L’article de Pamela Druckerman, Comment Devient-on Français, exposant comment  devenir formellement et culturellement un citoyen français, peut paraitre avoir un public très spécifique. Mais il a grimpé tranquillement jusqu’a  devenir l’histoire la plus lu sur NYTimes.com, où plus de 300 intervenants ont partagé leurs pensées.

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