Cuba: Le grand changement

New York Review of Books

Par Alma Guillermoprieto

12 mai 2016

On pourrait penser, d’après le ton de cet article qu’il est écrit par un Américain ou alors un Cubain américain. Mais c’est une journaliste mexicaine, bien qu’elle ait vécu aux États Unis depuis son adolescence qui en est l’auteure.

Cet article est intéressant par son mélange cru et détaillé de réalisme et son reportage d’une rencontre difficile, mais pleine d’espoir. Il me semble refléter le point de vue Nord-Américain qui, je suspect diffère du point de vue européen.

 

 On jurerait que rien n’a changé. Les lignes chaotiques que nous les voyageurs formons devant de sévères agents d’immigration cubains; leur lenteur belligérante; le bruit et la chaleur dans la salle trop petite; les cris d’une personne vêtue en vert olive à une autre, qui résonnent contre les murs. Est-ce un débat ou une discussion sur le menu du déjeuner, à Cuba ? on ne peut dire. Les parents attendent patiemment avec leurs enfants dans la queue, en attendant que ceux-ci pètent les plombs.

888Ensuite viendra la longue ligne pour faire examiner nos bagages à main, et l’attente encore plus longue pour nos bagages enregistrés, qui mystérieusement ne sont pas inspectés, et la ligne vers la sortie qui nous mènera enfin du purgatoire à Cuba, mais pas avant que nous ayons fait une dernière pénitence attendant un conducteur qui n’arrive pas, et une autre dizaine de minutes pour un café qui n’arrive pas plus, enfin une dernière ligne relativement rapide pour changer des dollars en cette déconcertante devise cubaine pour étrangers, et une courte queue pour le transport qui quelque trois heures après l’atterrissage est sur le point de nous conduire, enfin, à La Havane.

777Et tout au long, la question de plus en plus irritante : Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Pourquoi y at-il toujours été ainsi tout au long des cinquante-sept ans depuis que Fidel Castro arriva à La Havane à la tête d’une armée rebelle débraillée ? Vraiment, on jurerait que rien n’a changé.

Et puis, BOUM! la nouvelle réalité. Le conducteur de mon chic taxi jaune à carreaux se jette sur le climatiseur puis abaisse la fenêtre pour crier dans l’air tropical la chanson à succès de la semaine. Il a la manière de quelqu’un régulièrement au régime de coke ou de Coke, et ne me prête aucune attention. Il tripote la molette de la radio, gueule une autre chanson, frôle en succession rapide cinq anciennes voitures, avant de s’arrêter brutalement à ma destination, une residencia privée où je suis parvenu à louer la dernière chambre disponible dans toute la ville. Il jette mes bagages à terre, et s’éloigne rapidement, à l’affût d’autres passagers, pour plus de guanikiki. Vous savez : de Moolah, de billeté … d’argent !

11Tout autour du vieux et familier quartier délabré de Vedado, il y a d’autres surprises : on est en train de repaver le trottoir en face de mon immeuble ; la maison d’en face est repeinte ; l’avenue que nous venons juste de quitter a été fraîchement asphaltée ; une grue de construction est visible juste derrière un bloc de résidences Art nouveau qui s’effondre avec délicatesse. Tout change ou est sur le point de changer, ou promet de changer parce que le plus grand de tous les changements est sur le point de se produire. Barack Obama, leader de l’ennemi juré de l’État marxiste cubain, est sur le point d’atterrir pour une visite d’État à l’invitation du président cubain Raúl Castro. Le cliché utilisé dans la presse est que ” c’est la première visite depuis quatre-vingt-huit ans d’un président US en exercice, “. Mais bien sûr, ce n’est pas le plus important : c’est la première visite depuis la Révolution cubaine, la première depuis la Baie des Cochons, la première depuis que Fidel a importé les missiles nucléaires qui en 1962 ont frappé d’inertie le monde entier dans la peur imminente de l’anéantissement nucléaire. C’est la première visite depuis que les États-Unis ont imposé cinquante ans d’isolement diplomatique et commercial sur cette île d’une population de onze millions.

7Il y avait, bien avant cela, une histoire de relations américano-cubaines, et chaque Cubain s’en souvient amèrement. La guerre hispano-américaine de 1898 fut l’aventure impériale des États-Unis dans les Caraïbes. Elle ne prit fin que lorsqu’après trois ans d’occupation, Cuba accepta de signer l’amendement Platt, un amendement qui essentiellement permit aux États-Unis de prendre Guantánamo et obligea Cuba à consulter les États-Unis et à leur obéir à chacun de leurs mouvements. Il était déjà en vigueur depuis trente-trois ans. Il est impossible, sans ce passé, de comprendre la longue influence que Fidel Castro eut sur l’imagination de tant de ses compatriotes et sur les droits en Amérique latine de tant de citoyens privés. Ingénieusement, mais également de tout cœur, Fidel incarne le héros qui a conduit un peuple héroïque dans le fervent mépris du Yanqui. Par crainte de voir leurs convictions faiblir, un panneau d’affichage en face de l’ancienne ambassade des États-Unis a longtemps crié de façon permanente au Señores Imperialistas que les Cubains ne craignaient personne.

66Ce signe anti-impérialiste disparu quand Obama et Raúl rétablirent officiellement les relations en juillet 2015, et maintenant un visiteur pourrait croire que le socialisme anti-impérialiste a été remplacé par une sorte de culte du cargo dont la divinité est Obama. Qu’est, demandai-je, cet énorme bâtiment décrépit où on entend les enfants jouer ? C’est une école qui s’effondre et qui va qui bientôt être restaurée. Une rue en ravin, un système de distribution dysfonctionnelle, tout serait réglé : Obama arrive !

L’appartement que je partage avec un collègue nous rappelle constamment combien la vie quotidienne est en dépit des changements, toujours difficile pour les Cubains. Bien au-dessus de la norme du logement typique cubain, il nous fallut une constante adaptation. Rien ne fonctionne correctement dans la cuisine, en commençant par la cuisinière vieille de soixante ans, dont les brûleurs passent en quelques secondes du crachotement du gaz au brasier. Il y a deux couteaux, mais ni l’un ni l’autre ne peut couper un piment que j’avais dans mes bagages. L’eau mise à bouillir dans un pot d’étain bosselé répand bientôt une peau grise et huileuse. La nuit, l’un des cafards de La Havane de la taille d’un animal de compagnie cligne ses antennes de derrière une serviette râpée.

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Il ne faut rien gaspiller : les cintres dans le placard de la chambre dont le fil inférieur a rouillé ont été soigneusement découpés de telle sorte que les restes peuvent encore être utilisés pour accrocher des blouses. Chaque mur est d’une couleur différente, selon la petite quantité de peinture que le propriétaire a été en mesure de récupérer un jour donné. Tout cela représente ce que l’économie cubaine peut fournir de mieux dans les années d’aubaine du XXIe siècle, et ce, seulement parce que le propriétaire a des parents à l’étranger qui peuvent aider à financer la rénovation de l’appartement. “Maintenant, avec Obama, dit le propriétaire, dans l’attente du commerce renouvelé entre les deux pays, « j’espère pouvoir vraiment remettre ce lieu en bon état ».

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La blague sur les lèvres de tout le monde est qu’Obama devrait rester un mois à La Havane, parce que plus a été accompli pour réparer les lieux dans la préparation de sa visite de trois jours qu’au cours du demi-siècle précédent. En fait, la visite se produit parce que d’énormes changements ont déjà eu lieu, la plupart de ceux-ci à la demande de Raúl Castro, mais on ne reconnaît ce fait qu’avec une réticence occasionnelle. “Les choses vont mieux, je sais “me dit une femme à la langue bien pendue, “mais pas assez.”77

Il n’y a plus cette faim désespérée qui a frappé tout le monde dans les jours qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique. Les micro-ondes, les fait-tout à riz, et, surtout, les téléphones cellulaires peuvent tous s’acheter légalement, et ma bavarde connaissance peut crier ses objections à tue-tête sans partager mon inquiétude que quelqu’un puisse entendre. Je garde la préoccupation de ne pas identifier tout le monde dans cet article. La liste des Cubains punis pour avoir parlé à des journalistes étrangers est trop longue, et la répression de l’opposition formelle est trop active, pour que je tienne la liberté d’expression pour acquis.

Ce que je veux savoir, s’écrit bruyamment ma connaissance, « c’est pourquoi il a fallu un demi-siècle à la Révolution pour corriger chaque erreur ? » C’est une exagération, il y avait des erreurs, comme les camps de concentration pour les homosexuels et les adventistes du septième jour qui ont été amendés dans les années 1960, qui ont été corrigées en quelques années au lieu de plusieurs dizaines d’annexes, mais combien d’erreurs peuvent-elles être corrigées en toute sécurité quand la maison où vous vivez tombe en morceaux ? Comment pouvez-vous bricoler la plomberie, les fenêtres, les chambranles de portes et les murs de soutènement avant que tout l’édifice ne s’effondre autour de vous ? Telle est la question que Raúl Castro a exploré depuis son arrivée au pouvoir il y a huit ans.

Raúl Castro est le quatrième de sept enfants nés d’un cuisinier cubain, et d’une immigrante espagnole. Sans beaucoup d’éducation, il fit sa fortune dans la canne à sucre sur la pointe orientale de Cuba, travaillant au départ pour la United Fruit Company. Comme son frère aîné Fidel, Raúl a grandi comme un judío, ou Juif, le terme original utilisé par les catholiques conservateurs à Cuba pour les enfants non baptisés. Car le père de Raúl n’a épousé sa mère que lorsque Raul avait douze ans. Jusque là, les enfants Castro ne pouvaient être baptisés.

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Raúl semble avoir déterminé très vite qu’il n’était pas l’égal de son beau, charismatique et brillant frère. Petit et peu engageant, il n’était pas bon à l’école, mais devint expert dans la domination de son entourage. Il était avec Fidel pendant ses journées démagogiques à l’université de La Havane et durant son spectaculaire assaut et échec sur une caserne militaire de la ville orientale de Santiago en 1953. Il était à côté de Fidel au cours des années d’exil au Mexique, et aussi sur le vieux yacht qui en 1956, conduisit plusieurs dizaines d’hommes à leur désastreux débarquement dans une mangrove cubaine et sa quasi-destruction ultérieurement par les troupes du dictateur Fulgencio Batista.

Avec Ernesto Guevara, connu sous le nom de Che, Fidel continua de créer une armée : la guérilla Ejército Rebelde dans les montagnes de l’Est de l’île. L’armée rebelle triompha, en partie grâce au fait que les États-Unis avaient retiré leur soutien à Batista, et aussi grâce à une opposition civile courageuse. Le 1er janvier 1959, Batista a fui Cuba, et une semaine plus tard, Fidel est entré à La Havane. Raúl a ordonné immédiatement et joyeusement l’exécution sans procès de plusieurs dizaines de présumés tortionnaires et assassins de Batista. Raúl eut ensuite la tâche de la consolidation d’une force militaire capable de défendre l’île contre une invasion américaine. Pour les quarante-huit prochaines années, le jeune frère poursuivit cette tâche, en gardant ses opinions pour lui-même et apparaissant rarement en public. Toute personne qui prenait la peine d’y réfléchir savait cependant qu’il était inévitablement le deuxième plus puissant homme du pays.

5On a supposé, parce qu’il a dirigé une armée, qu’il était rigide et sans imagination, mais ceux qui sont proches du cercle des frères Castro le disaient tolérant, celui qui s’assurait que chacun des membres de la famille été le bienvenu aux repas hebdomadaires organisés par lui et sa femme, une ancienne débutante étudiante de MIT, qui a rejoint le mouvement de Fidel depuis le début.

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Contrairement à son frère, il avait un sens agile de l’autodérision et de l’humour ainsi qu’un pragmatique tournant de l’esprit. En 2006, quand Fidel a été malade et a annoncé sa retraite temporaire, des postes de l’Assemblée nationale législative furent redistribués afin de placer Raúl dans la ligne directe de la succession. Deux ans plus tard, quand il est devenu évident que Fidel ne pouvait plus revenir au pouvoir, Raúl a été confirmé en tant que chef de l’État cubain.

qLes modifications commencèrent immédiatement. “Je ne parlerai pas très longtemps,” dit l’homme qui avait passé la plus grande partie de sa vie à écouter son frère endormir son audience au cours de monologues à la nuit longue. Et en effet, le nouveau venu s‘est depuis distingué en faisant quelques allocutions courtes et directes avant de plus ou moins accomplir ce qu’il avait annoncé qu’il ferait. Depuis qu’il a pris le pouvoir, les téléphones cellulaires sont devenus légaux, les terres inutilisées de l’Etat ont été remises à des agriculteurs privés, et pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, les Cubains moyens ont été en mesure d’acheter et de vendre leurs biens et de voyager à l’étranger.

bL’Internet, tant redouté par les conservateurs de la ligne dure au sein du gouvernement, est devenu accessible à tous, s’ils ont l’argent ou les compétences cubaines nécessaires pour contourner la barrière salariale. La pornographie, la plupart des histoires étrangères sur Cuba, et, les publications en ligne indépendantes locales demeurent cependant bloquées. Peut-être le fait le plus important, dans les mois suivant sa prise du pouvoir, Raúl a déclaré à l’acteur Sean Penn qu’il envisagerait une rencontre avec Barack Obama si le candidat démocrate été élu président.

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Le frère de Fidel a clairement réfléchi à l’avenir, d’une manière que les fidélistes vieillissants du Parti communiste cubain ne l’ont fait. Il essaie peut-être de moderniser le socialisme cubain au point où il deviendrait capitaliste et suffisamment ouvert pour accueillir les générations agitées des moins de quarante-cinq ans ; il est peut-être en train de rêver de quelque chose comme une Norvège sous les palmiers ou plus vraisemblablement, la Chine au daiquiri. Peut-être qu’il a le sens que la révolution est terminée, qu’il n’y a pas d’avenir pour les vieux dogmes et les échecs, que soixante années de pauvreté et de répression suffisent, et qu’il n’a pas de pouvoir réel pour contrôler l’inévitable. Peut-être essaie-t-il simplement de faire en sorte, le doigt dans la digue, que Cuba nouvellement capitaliste ne glisse pas dans un bourbier de corruption et de cynisme.

Pendant ce temps, Raúl doit faire face à une opposition interne en commençant par son frère, qui parle encore aux vieux históricos du Parti. Le lundi suivant la visite d’Obama, Fidel a publié un tortueux, “reflet” plaintif du “Frère Obama,” dont la signification était difficile à déchiffrer, si ce n’est le fait qu’Obama n’a pas foulé le sol cubain pendant la durée de son temps au pouvoir. Ouvrant donc ainsi tout grand les portes à l’irritation des fidélistes dans pratiquement tous les médias contrôlés par le gouvernement ; bien que pour la majorité les protestations sont des morceaux d’écriture crispés, parce qu’ils peuvent attaquer Obama, mais pas Raúl.

4 Dans une conversation téléphonique du Mexique, l’historien cubain respecté Rafael Rojas, qui n’a pas été autorisé à retourner dans son pays depuis 1994, mais qui néanmoins l’étudie de près, a médité l’ensemble des forces favorables et défavorables à Raúl Castro. “Il y a l’opposition à Cuba,” internationalement reconnue, dit Rojas, “mais elle a peu de visibilité à l’intérieur de Cuba en raison de son manque d’accès aux médias. Celle-ci est en outre affectée par la dynamique de sa dépendance à l’opposition des Cubains aux États-Unis basés à Miami et ceci est un sujet délicat car il génère la controverse. « Cependant, il y a une autre invisible opposition », a continué Rojas. « Un courant réformiste au sein des différents ministères se distingue non seulement de la ligne officielle des orthodoxes, mais de Raúl lui-même. Cette opposition estime que le changement doit se produire plus rapidement » .

Il est difficile d’imaginer comment la transition économique pourrait aller beaucoup plus rapidement : les difficultés sont partout, et beaucoup de gens soutiennent que, sans réforme économique, des réformes politiques ne peuvent prospérer. Un récent débat en ligne parmi les économistes à Cuba et à l’étranger a examiné la question épineuse du peso cubain (CUPS) –les pesos avec lesquels les salaires cubains sont payés, mais qui s’opposent aux pesos cubains convertibles (les CUCS), qui sont indexés sur le dollar américain et peuvent être changés en monnaies étrangères. Ils valent environ vingt-cinq fois plus que le modeste peso.

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Avec le peso, et leur carte de rationnement les Cubains, et seuls les Cubains, peuvent aller dans l’une des misérables bodegas qui parsèment chaque quartier et obtenir leurs rations en constante diminution de savon, de riz, de haricots, d’huile de cuisson, et pas beaucoup plus, puis aussi acheter le peu de choses supplémentaires que la bodega a à vendre, mais pas toujours, tel que le jus de fruits ou les piles électriques. Il est maintenant possible pour les Cubains d’acheter des articles avec des CUPS dans des magasins anciennement réservés aux CUCs. Tout le monde est d’accord que les deux monnaies devraient être unifiées dès que possible, mais le problème est que les articles en pesos sont fortement subventionnés.

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Ensuite, il y a la question de la valeur de surplus, pour utiliser un ancien terme marxiste, que le gouvernement cubain extirpe de ses travailleurs.

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Bien que le secteur privé ait connu une croissance exponentielle depuis les réformes de Raúl Castro, environ 70 pour cent de la population active travaille toujours pour l’Etat, gagnant en moyenne six cents pesos, soit environ 25 $ par mois. Au cours des dernières années, l’État a permis une gamme de salaires basés sur les compétences de ses travailleurs. C’est ainsi que certains médecins gagnent maintenant jusqu’à 67 $ par mois. En comparaison cependant, le propriétaire de la maison privée où je réside est autorisé à facturer, en CUCs, l’équivalent de 35 $ par nuit par personne, dans chacune des deux chambres qui sont assez régulièrement occupées par des touristes.

Entre temps, l’état perçoit environ 2,5 $  milliards par an en louant ses médecins à plus de soixante gouvernements différents. Mais il ne paie ces médecins qu’environ 300 $ pendant la durée de leur emploi. Par ailleurs, moins de 200 $ sont déposés chaque mois dans un compte cubain, une sorte d’incitation pour que les médecins rentrent chez eux après leur tour de service. En substance, l’urgente tâche d’unifier les deux monnaies obligera le gouvernement à arrêter la budgétisation d’une monnaie bizarre et à trouver assez de revenus pour augmenter les salaires de leurs indécents niveaux actuels, et en quelque sorte de repousser la, pour ainsi dire inévitable, inflation qui suivra.

1dUn membre de l’opposition catholique à qui je parlais un matin a fait remarquer que le développement à plein régime dont Cuba a besoin laissera d’énormes inégalités dans son chemin. En fait, je ne peux imaginer l’avenir autrement que sombre. C’est à dire sombre pour quelqu’un comme ce chauffeur de taxi, que j’appellerai Marcelo, et que j’ai employé à plusieurs occasions. Marcelo est assez vieux pour se souvenir « un peu » des amers temps prérévolutionnaires pour sa famille, qui est pauvre et noire. Sous Fidel d’autre part, il a obtenu la gratuité des soins de santé, une bonne éducation, et a servi à l’étranger dans une position diplomatique ; il n’est pas étonnant qu’il soit fier d’être membre du Parti communiste. Maintenant à la retraite, il possède une ancienne Lada russe, guimbarde rouillée et cliquetante de peut-être vingt ans d’âge, dont le changement de vitesse saute hors de sa boîte chaque fois qu’il accélère. Le moteur a tendance à s’absenter aux feux rouges, la route apparaît sous le plancher rouillé du coffre et les portes ne s’ouvrent que de l’extérieur.

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Il ne reste pas beaucoup de vie à cette vieille chose, mais Marcelo qui a la soixantaine et est en bonne santé, a peut-être encore vingt ans avec une retraite du gouvernement qui est l’équivalent de 7 $ par mois. À quoi ressemblera son avenir lorsque son vieux cheval de bataille lâchera alors que la seule façon de joindre les deux bouts est de travailler pour les étrangers et d’être payé en CUCs ? Il n’a pas répondu à ma question, il n’a pas non plus retrouvé son habituelle et

joyeuse gouaille tout le reste du voyage, et l’on pouvait facilement deviner que ses loyautés étaient plus du côté des Fidelistas traditionalistes plutôt que du réformiste Raúl.

 

Qu’il conduise cette transition à son terme ou qu’elle l’engloutisse, Raúl Castro n’a pas beaucoup de temps : il a annoncé sa retraite après les élections générales de 2018, quand il aura quatre-vingt-six ans, et il pousse pour l’adoption d’une limite de deux mandats pour tous les titulaires de charges publiques. Ceci en fait, peut-être la seule chose que lui et Barack Obama ont en commun : deux leaders vers la sortie, penchés sur la consolidation d’un testament que leurs successeurs ne seront pas capables de déchirer.

 Le jour de l’arrivée d’Obama, les rues étaient étrangement vides, comme si la plupart des gens de La Havane avaient décidé de rester à l’écart de tout possible ennui. Mais avec chaque heure qui passait, ils s’enhardissaient. Bientôt, les bâtiments se sont vidés et les foules se sont réunies chaque fois que l’arrivée de la police motorisée annonçait l’imminent passage du président des États Unis. Les gens ont applaudi maladroitement, pas tout à fait sûrs de savoir comment exprimer l’émotion qu’ils ressentaient.

33Il y eut une égale maladresse entre les deux leaders : sourires et conversations sympathiques même après des séances de photos que les journalistes avec Obama remarquaient ; puis une conférence de presse que Raúl Castro trouva si ennuyeuse, déroutante, inutile, et menaçante qu’il a parlé à son fils pendant la première des questions des reporters. La question était sur les droits de l’homme. Puis Obama, à sa façon suffisante et présomptueuse a insulté son hôte plus âgé avec un clin d’œil théâtral à l’audience pendant que le vieil homme fourrageait avec ses écouteurs. Finalement, un Castro en colère a contesté le journaliste et lui a donné la liste de tous les prisonniers politiques et ce fut la fin de l’embarrassante conférence de presse.

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Bien que les médias américains aient déclaré Obama vainqueur de la rencontre, il importait peu que les présidents aient échoué à se charmer l’un l’autre ou que Castro n’ait pas réussi à charmer le public. Comme tout homme politique américain, Obama est expérimenté en matière de relations publiques et le chef d’un État monolithique n’a guère besoin de charme. Les deux partis ont obtenu ce qu’ils sont venus chercher, qui pour les États-Unis était d’établir une relation mutuellement avantageuse avec son pays voisin. Pour Cuba, cela signifiait d’abord et avant tout se débarrasser de l’embargo, comme Raúl Castro l’avait expliqué à Sean Penn il y a des années. Mais ce sera au Congrès et non pas à Obama, de décider.

L’important lobby pour un changement dans les règles de base a accompagné Obama à Cuba. Warren Buffett était là, Google aussi, ainsi que les présidents de Paypal et de Airbnb et des représentants des différentes compagnies aériennes qui ont négocié les droits d’atterrissage de 110 vols par jour en provenance des États Unis. Lors d’une conférence de presse pour les journalistes voyageant avec Obama, le secrétaire à la Sécurité nationale adjoint Ben Rhodes a ajouté que GE et Caterpillar aimeraient convaincre le gouvernement cubain d’acheter leurs produits. Le président de la Chambre de commerce américaine Carlos Gutiérrez, assistait également à la séance d’information. C’est un Cubain exilé qui, en tant que secrétaire de commerce de George W. Bush avait fait une dure campagne contre tout rapprochement avec le régime Castro. Il s’est avancé pour intercepter des questions sur les droits de l’homme en assurant tout le monde que « le droit de gagner sa vie » était un droit humain fondamental qui s’élargirait par l’investissement des États-Unis.

t L’excitation des prétendants d’investissement et leur sens de la possibilité se reflétaient partout. Les touristes se promenaient à travers la Vieille Havane par milliers, ravis de l’absolue nouveauté du lieu et savourant l’absence de choses que sans aucun doute Cuba acquerra bientôt. La Havane est une ville d’où l’on ne se sent pas poursuivi et pénétré dans chaque magasin par des haut-parleurs tonitruants de la musique : il n’y a pas de magasins, ou presque pas. Il n’y a pas d’annonces ; pas d’embouteillages ; pas de centres commerciaux ; pas d’Internet vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les accoutumances qui l’accompagnent ; pas de supermarchés avec leurs interminables rangées d’interminable choix. Un séjour à Cuba est un répit du capitalisme.

0Pendant les longues, et dures années sous le régime créé et dirigé par Fidel Castro, l’austérité du régime n’était pas une source de fierté. Ce qui a ému les jeunes partout dans le monde et ce que les Cubains de la période révolutionnaire ont apprécié était leur propre résilience, leur courage et leur don spartiate pour un engagement inébranlable à une cause. Ces jours de foi héroïque ont disparu, et peut-être que bientôt le réflexe habituel de répression finira aussi, et il n’y aura pas plus de censure et plus de prisonniers politiques qui sont encore nombreux. « Il y a des années, il était difficile d’entendre notre musique à Cuba, mais nous sommes ici, » a déclaré Mick Jagger en un espagnol décent. Il adressait à La Havane une foule énorme qui se réunissait pour un concert gratuit historique des Rolling Stones le lendemain du départ d’Obama. “Les temps changent, non?”

 

9
Alma Guillermoprieto est une journaliste mexicaine qui a beaucoup écrit sur l’Amérique latine pour les presses britannique et américaine. Ses écrits ont également été largement diffusées dans le monde hispanophone

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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-Avril 13, 2016

 

1

L’ancien président Jimmy Carter est allé à La Havane en 2002 et 2011. À la suite des négociations avec ensuite le président Fidel Castro, il est allé à la télévision contrôlée par l’État en 2002 et a présenté les Cubains au projet de démocratie Oswaldo Payá, une campagne de signatures de collecte en faveur des expession libre et la liberté d’association, dont la plupart avaient jamais été en mesure d’entendre parler de. Il a ensuite regardé un match de baseball, après avoir jeté la première balle à l’insistance de Castro. En 2011, il a participé à des pourparlers visant à améliorer les relations avec les États-Unis. ↩

2

Un livre indispensable par William Leogrande et Peter Kornbluh, Back Channel à Cuba (University of North Carolina Press, 2014), retrace les efforts répétés de Fidel Castro et de chacun de ses homologues à la Maison Blanche, d’Eisenhower à Obama, pour comprendre l’autre et parvenir à des accords de travail sur les points de conflit ou d’intérêt mutuel. ↩

3

Rojas a obtenu un visa de courtoisie de quatre jours en 2009 à l’occasion de la mort de son père. ↩

4

“La Unificación Monetaria: Un Desafío de Enormes Proporciones,” Cuba Posible, le 22 Février, 2016. ↩

5

L’insatisfaction à l’égard des réformes récentes ressenties par le rang et-file du Parti communiste de Cuba devrait être diffusé au septième Congrès du Parti, qui aura lieu le Avril 16-18 ans. Plusieurs articles de la presse officielle ont fait remarquer que le tout important congrès Sixième partie de 2011 a approuvé économiques dramatiques réformes permettant à des centaines de milliers à travailler dans le secteur privé, par exemple seulement après consultation approfondie et efficace avec la base des membres du parti . Il n’y a eu aucune période de longue discussion équivalent avant le septième Congrès. Un membre de l’aile réformiste du parti j’ai parlé à contrer les critiques en disant que les réformes actuelles proposées ne sont que des extensions ou des améliorations des réformes approuvées par le Congrès de 2011. ↩

6

Ce ne fut pas le cas des femmes du groupe d’opposition bien connus en blanc, qui ont tenté de marcher comme d’habitude en bas de la Quinta Avenida. Le Washington Post a une vidéo en ligne de ce qui est arrivé; voir «Les manifestants cubains arrêtés avance sur Obama visite,” Mars 20, 2016. primly, les forces de sécurité affectés femmes policières à pousser les manifestantes dans des fourgons de police. Le groupe de protestation, bien reconnu à l’étranger, a peu de visibilité à Cuba parce que ses actions ne sont pas mentionnés dans les médias officiels. Ni était-il des nouvelles dans la presse gouvernementale de plus de cinq cents arrestations de dissidents dans les semaines précédant la visite d’Obama. Dans pratiquement tous les cas, ces jours, les manifestants sont libérés après quelques heures, bien que parfois ils sont battus ou interrogés avant leur libération. ↩

 

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