Décoder les Règles de la Conversation

Par Pamela Druckerman

Le 16 mars 2015

PARIS – Mes enfants ont récemment appris un mot d’argot français inquiétant: bim. C’est ce que se lancent les enfants dans la cour d’école après qu’ils aient prouvé que quelqu’un a tort, où qu’ils l’aient remis à sa place avec une réponse mordante. L’équivalent anglais est Gotcha «J’t’ai eu !» ou «booyah” mais ils n’ont pas le même sens de vengeance satisfaite, et je doute que les enfants britanniques ou américains les utilisent aussi souvent.

2En tant qu’Américaine mariée à un Anglais et vivant en France, j’ai passé pas mal de temps à essayer de décoder les règles de la conversation dans ces trois pays. Paradoxalement, les règles sont presque toujours tacites. Tant de choses bouillonnent sous ce qui se dit, il est souvent difficile de savoir ce que cela veut dire.

J’ai récemment fait une percée dans la conversation française, quand un sociologue français a suggéré que je regarde “Ridicule”, un film français de 1996 qui a remporté le César du meilleur film. Un film sur les aristocrates à la cour de Versailles, à la veille de la Révolution française.

La vie à Versailles était apparemment une longue bataille d’esprit. Vous aviez acquis un certain statut si vous démontriez avoir “de l’esprit” – de l’intelligence, de l’érudition et souvent un esprit caustique, visant à ridiculiser vos rivaux. Le roi lui-même se tenait au courant des remarques les plus pointues, et accordait audiences à ceux qui les avaient faites. “L’esprit ouvre toutes les portes», expliquait un courtisan.

xx

Si vous manquiez “d’esprit”, ou souffriez «d’esprit d’escalier” (une réponse intéressante trouvée seulement après avoir atteint le bas de l’escalier) – vous auriez l’air ridicule.

Certes, la France a un peu changé depuis Versailles. Mais de nombreuses conversations modernes – y compris les cris de «Bim!” à l’école – ont plus de sens lorsque vous réalisez que tout le monde rivalise pour ne pas paraître ridicule. Quand ma fille se plaignit d’un garçon qui l’avait insultée pendant la récréation, je lui conseillais de l’oublier. Elle m’a répondu que cela ne serait pas suffisant: pour sauver la face, elle devrait l’humilier.

De nombreux enfants s’entraînent à cela à la maison. Alors que les Américains peuvent applaudir la plus inepte remarque d’un enfant, pour stimuler sa confiance en lui-même, les parents français de classe moyenne enseignent à leurs enfants à être concis et amusants, pour garder tout le monde à l’écoute. «Je le/la force à découvrir les meilleures façons de retenir mon attention», a écrit l’anthropologue Raymonde Carroll dans son livre de 1987 “Cultural Misunderstandings: The French-American Experience.” [“Malentendus culturels: l’expérience franco-américaine.”]

5Cette situation est probablement pire à Paris, et parmi les classes professionnelles. Mais beaucoup d’émissions de télévision française sont basées sur des discussions en table ronde où des gens bien habillés tentent de s’envoyer des piques. Presque à chaque fois que je prends la parole au cours d’une réunion à l’école, d’un événement politique ou de la réunion annuelle du syndic de mon appartement, je dois faire face à l’affichage d’une personne d’intelligence supérieure. (les adultes ne disent pas “bim,” ils vous lancent juste un sourire satisfait.) Jean-Benoît Nadeau, un Canadien qui a coécrit un livre à paraître sur la conversation française, m’a dit que le penchant pour dire «non» ou « ce n’est pas possible “n’est souvent qu’une couverture à la possible mortification à ne pas être au courant de quelque chose. Ce n’est que lorsque vous faites confiance à quelqu’un que vous pouvez baisser le volume de votre esprit et révéler vos faiblesses, a-t-il dit. (Je pense que l’obsession française de la protection de la vie privée vient de la croyance que tout le monde a droit à une zone libre de tout affront.)

Au moins, on ne s’ennuie pas. Même entre amis, être ennuyeuse est presque criminel. Une entrepreneuse française m’a donné ses règles pour les sujets de débats aux dîners: pas de discussion sur les enfants, sur le travail, sur l’immobilier. On est quasiment tenu d’avoir des opinions provocatrices. «Vous devez être un peu méchante, mais un peu vulnérable aussi», dit-elle.

dd

L’impression donne le vertige lorsqu’on bascule dans le mode de la conversation britannique, où chacun essaie de montrer qu’il ne se prend pas au sérieux. Il en résulte un flot d’autodérision et de plaisanteries ironiques. J’ai passé à Londres de longs déjeuners de plus de deux heures à attendre qu’ils finissent tous leurs échanges de quolibets afin que la vraie conversation puisse commencer.

Mais les “choses réelles ne sont pas censées ressortir,” m’a dit mon mari. “la plaisanterie peut être le seul mode de conversation que vous avez avec quelqu’un.”

Le sérieux fait rire les Britanniques. Les téléspectateurs répondent aux discours « exagérés et pleurnicheurs » d’acteurs américains à la cérémonie des Oscars avec un «doigt dans la gorge, le geste du: je vais être malade», écrit Kate Fox, auteure de “Watching the English.” [À l’observation des Anglais]. Les politiciens moralisateurs sont sujets à une réponse analogue.

qqLe flirt britannique peut être aussi mené avec ironie. Même l’amour britannique peut être mené avec moquerie. «Vous n’êtes tout simplement pas mon type, » prononcé sur le ton qu’il faut et dans le contexte de plaisanteries peut équivaloir à une proposition de mariage », écrit Mme Fox.

Être ridicule est parfois nécessaire. La classique nuit de poule britannique – un enterrement de vie célibataire pour les jeunes femmes qui se marient – inspire des groupes de femmes à porter des boas de plumes dans un bar, puis à se provoquer les unes les autres à “embrasser un homme chauve” ou à « enlever leur soutien-gorge sans quitter la salle. » Un rituel standard de liaison est de tituber, ivre, avec des amis – puis de raconter vos mésaventures pendant des mois.

Assiégée par l’ironie britannique et l’esprit fin des Français, j’aspire parfois au confort familier des conversations américaines, où il n’y a pas de questions stupides. Entre amis, je n’ai à fournir que réassurance et réflexion.

Ce que je dis peut ne pas avoir d’importance puisque certaines conversations américaines ressemblent à une succession de monologues. Une étude de 2014 menée par un psychologue à l’Université Yeshiva a constaté que lorsque les chercheurs croisaient deux conversations indépendantes par messagerie instantanée, envoyant la réponse de l’un à l’autre, jusqu’à 42 pour cent des participants ne le remarquaient pas.

Un grand nombre d’entre nous – moi y compris – pourraient bénéficier d’une règle de base de la comédie d’improvisation: au lieu de préparer votre prochaine remarque, il suffit d’écouter très fort ce que l’autre personne dit. Appelez cela la «conversation consciente, » si vous voulez. C’est ce que les Français ont tendance à faire . “Même si cela finit par Bim»,

ff

Pamela Druckerman, une écrivaine d’opinion dans le New York Times est l’auteure de « Bringing Up Bébé: One American Mother Discovers the Wisdom of French Parenting.» [Bringing Up Bébé: Une mère américaine découvre la sagesse de l’éducation française des enfants français.]

 

You may also like...

2 Responses

  1. Jacqueline says:

    Hi my name is Jacqueline and I just wanted to drop you a quick note here instead of calling you. I came to your Décoder les Règles de la Conversation – Vues d’Amérique page and noticed you could have a lot more visitors. I have found that the key to running a successful website is making sure the visitors you are getting are interested in your subject matter. There is a company that you can get targeted traffic from and they let you try their service for free for 7 days. I managed to get over 300 targeted visitors to day to my website. Visit them here: http://innovad.ws/2dttq

    • Hi! This post couldn’t be written any better! Reading through this post reminds me of my good old room mate! He always kept chatting about this. I will forward this article to him. Fairly certain he will have a good read. Thanks for sharing!

Leave a Reply