France et Amérique, deux façons d’administrer le séculier

Bâtir de meilleurs laïcs

Les États-Unis comme la France se disent pays laïcs.

Pourtant, selon le magazine Atlantico:

Alors que la France entend exclure l’expression religieuse de l’espace public, aux États-Unis, la société est pénétrée de religion. À l’inverse, alors qu’aux États-Unis l’État est parfaitement neutre, en France, il ne cesse d’intervenir dans les affaires religieuses.

 La laïcité mêle deux principes : la séparation des Églises et de l’État d’une part, la liberté de culte d’autre part.

En vertu du premier principe, l’État s’interdit d’intervenir dans les affaires internes des religions. En vertu du second principe, les citoyens sont égaux et pratiquent leur foi librement. Ces deux principes sont valables en France comme aux États-Unis, mais ils n’y sont pas respectés avec la même rigueur.

L’État américain respecte plus strictement le principe de séparation, s’interdisant d’intervenir dans le domaine religieux, alors que son homologue français ne cesse de s’en mêler.

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En France, l’État se mêle directement de l’organisation des cultes. Ainsi, les ministres de l’Intérieur successifs, de gauche comme de droite, ont œuvré à la mise en place du Conseil français du culte musulman. Cette intervention directe illustre une défiance française vis-à-vis de la société : mieux vaut une organisation pilotée par l’État que de prendre le risque d’une population mal contrôlée. Le débat sur la formation des imams relève de la même logique.

 Premier contraste, depuis 1604, le chef de l’État est chanoine d’honneur de la Basilique Saint-Jean de Latran à Rome. À Jérusalem, chaque nouveau Consul général de France est accueilli par une messe au Saint-Sépulcre lors de laquelle il est invité à baiser les évangiles et un crucifix (une trentaine de « messes consulaires » sont célébrées chaque année).

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Second contraste : le principe de liberté de culte semble mieux respecté outre-Atlantique. Alors qu’en France l’expression publique des cultes est mal acceptée, elle est banale aux États-Unis.

 

Chaque année, le Cardinal Archevêque de Paris préside une messe de rentrée, à destination des parlementaires et des responsables politiques qui le souhaitent, à la Basilique Sainte-Clotilde proche de l’Assemblée Nationale.

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En Amérique la vie moderne a fait du séculier une pratique ouverte librement à ceux qui s’y intéressent. Cela est facilité par le nombre important de religions et de dénominations dans chacune d’entre elles. Le pays est vaste, il fut initialement constitué de groupes d’immigrants venant d’un peu partout en Europe et souvent fuyant les oppressions religieuses. C’est ainsi que le pluralisme religieux a fondé la liberté américaine.

Pourtant en Amérique, on assermente les officiels du gouvernement la main sur une bible chrétienne.

cccAu-delà des anecdotes, des velléités anti-musulmanes, et des débats sur le port de signes religieux « ostensibles », ce qui ressort des polémiques, est un caractère propre à la vie politique française qui consiste à exclure toute expression religieuse de l’espace public.

Aux États-Unis, au contraire, la religion est omniprésente. Le port des signes religieux les plus ostensibles est accepté. Le phénomène religieux y est appréhendé de manière moins obsessionnelle : il faut dire que le pluralisme religieux a fondé la liberté américaine.

Les différences entre les laïcités française et américaine sont bien là : la France se vit « laïque » alors que l’État ne cesse d’intervenir dans le domaine des cultes, alors que les États-Unis se vivent « religieux » et que l’État y reste neutre. En France, la laïcité n’est plus un régime d’apaisement social, elle est devenue un programme politique.

DAVID BROOKS

La laïcité américaine

Bâtir de meilleurs laïcs

Le New York Times, 3 février 2015

Au cours des dernières années, il y a eu une forte augmentation du nombre de personnes athée, agnostique ou sans appartenance religieuse. Un cinquième de tous les adultes et un tiers des jeunes adultes entrent dans cette catégorie.

Comme la laïcité devient plus importante et sûre d’elle, ses porte-parole font valoir avec plus d’insistance qu’elle ne doit pas être considérée comme une absence, comme un manque de foi, mais plutôt comme une croyance morale positive.

Dans son livre « Living the secular life » [la vie séculaire], Phil Zuckerman, un sociologue au Pitzer College, l’explique agréablement et avec clarté à tout un chacun.

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 Zuckerman fait valoir que la morale laïque est construite autour de la raison, le choix et la responsabilité individuelles. Au lieu de compter sur un œil dans le ciel pour leur dire quoi faire, les laïcs raisonnent leur façon d’en venir à une bonne conduite.

Les laïcs, soutient-il, valorisent davantage la pensée autonome que la pensée de groupe. Ils soutiennent leur attachement à ce monde au lieu de se concentrer sur un monde prochain. Ils ne peuvent pas forcément exprimer clairement leur comportement, ajoute-t-il, mais ils font de leur mieux pour suivre la règle d’or, pour être considérés et tolérants envers les autres. « La morale laïque dépend simplement de de ne pas nuire à autrui et aider ceux qui sont dans le besoin», écrit Zuckerman.

Tels qu’il les décrit, les laïcs, semblent être des personnes imaginatives et sobres qui ont mis au rebut les préjugés métaphysiques et mènent une vie paisible et enrichissante. Mais je ne peux échapper à la conclusion que les écrivains laïques sont si désireux de faire le cas pour leur croyance qu’ils minimisent la lutte nécessaire pour en arriver là. Observez les tâches qu’une personne aurait à effectuer pour bien vivre la laïcité:

  • Les laïcs doivent construire leurs propres philosophies morales. Les personnes religieuses héritent des croyances qui ont évolué au fil des siècles. Les laïcs autonomes sont appelés à résoudre par eux-mêmes leurs convictions individuelles et sacrées.

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  • Les laïcs doivent créer leurs propres communautés. Les religions sont équipées avec des rituels d’alliance qui unissent les croyants entre eux, et de pratiques sacrées qui sont au-delà d’un choix individuel. Les laïcs doivent choisir leurs propres communautés et créer leurs propres pratiques pour qu’elles soient propices.

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  • Les personnes laïques doivent construire leurs propres temps de repos et de réflexion. Les personnes religieuses sont commandées de déposer leurs préoccupations mondaines. Les laïcs doivent créer leurs propres temps de repos et de réflexion sur leur spiritualité.
  • Les laïcs doivent façonner leur propre motivation morale. Il ne suffit pas de vouloir être une personne décente. Il faut être puissamment motivé à bien se comporter. Les personnes religieuses sont motivées par leur amour pour Dieu et leur fervent désir de lui plaire. Les laïcs doivent développer leurs propres et puissantes résolutions qui imposeront sacrifice et service.

z9La question n’est pas que les laïcs transforment leur sécularité en religion. On croit en Dieu ou on n’y croit pas. Ni que les religieux soient supérieurs aux laïcs. La question défie les évidences des sciences sociales et l’observation banale. Le fait est que l’âge de la sécularisation de masse fut une époque où des millions de personnes ont accepté une responsabilité morale sans précédent. Ceux qui ne savent pas comment faire face à ces devoirs ne déprécient pas, mais ils s’écartent et dérivent. Ils souffrent d’une perte du sens de la vie et d’une inconsciente tristesse avec leurs propres vies.

Autre affliction: Les croyances séculieres passées furent construites sur le point de vue des lumières du 18ème siècle, de l’homme en tant que créature rationnelle et autonome qui peut se tracer un chemin vers la vertu grâce au raisonnement. Les sciences cognitives ont, au cours des cinquante dernières années démontrées que cette créature n’existe pas. Nous ne sommes pas des êtres vraiment rationnels; les émotions jouent un rôle central dans nos prises de décision, la grande majorité de la pensée est inconsciente, et nos esprits sont truffés de préjugés. Nous ne sommes pas vraiment autonomes; nos actions sont fortement influencées par d’autres actions dont nous ne sommes même pas conscients.

Il me semble que si la laïcité devait devenir une croyance positive, elle ne pourrait pas simplement s’adresser aux aspects rationnels de notre nature. La laïcité doit faire pour les non-croyants ce que la religion fait pour les croyants : éveiller les émotions les plus élevées, exalter les passions dans la poursuite de l’action morale. Le christianisme ne repose pas uniquement sur un délicat sentiment tel que l’empathie; il s’ouvre sur le centre de la vie, un amour fervent et désintéressé et prêt au sacrifice. Le judaïsme n’estime pas seulement la communauté, il valorise une communauté d’alliance infusée par des liens sacrés et le choix d’un peuple élu qui fait vibrer les cordes du cœur. Les religions ne demandent pas seulement aux croyants de respecter les autres; elles reconnaissent que chaque âme.

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Le seul sécularisme qui puisse vraiment éveiller une motivation morale et donner un élan à l’action est un sécularisme enchanté. Un sécularisme qui placerait les relations affectives avant l’autonomie. J’imagine que dans les années à venir la laïcité va changer de caractère et devenir plus ardente et plus exaltante, offrant moins de bienveillant contenu, pour devenir plus sensible à l’impulsion spirituelle en chacun de nous, vers la pureté, le dépassement de soi et la sanctification.

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