France, Paradis Perdu

Les Pages Opinion     3 Novembre 2015

Si l’on retourne suffisamment en arrière, un Français « de souche » n’existe pas.

Selon Jules César, dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules,  l’ensemble de la Gaule était divisé en trois parties : l’une habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains  la troisième par le peuple qui, dans sa langue, se nomme Celtes, et, dans la nôtre, Gaulois. »

Devons-nous ajouter que les Aquitains avaient des ascendances ibériques ?

 Faut-il aller plus loin chercher des origines indo-européennes ?

Tout cela pour dire que la qualification « de souche » n’existe pas. Quel que soit le pays où l’on soit né, nos origines sont ailleurs.

 La même situation se présente en Amérique où un grand nombre d’Américains refusent de reconnaître qu’ils sont tous issus de l’immigration.

11Paris – Quand je suis arrivée en France il y a 12 ans, c’était comme arriver dans un paradis un peu peu sauvage. Peu de gens me parlaient, bien sûr. Mais il y avait les congés de maternité payés et la maternelle gratuite. Presque tout le monde semblait d’accord sur la nécessité de lois strictes sur les armes à feu, le libre accès aux régulations des naissances et à l’avortement. Non seulement le pays tout entier avait-il l’assurance maladie, la plupart des immigrés sans-papiers pouvaient obtenir des soins médicaux et dentaires gratuits. (Bien que cruellement leurs cures thermales ne soient pas défrayées.)

J’en vins également à apprécier la façon dont les Français pensent, comme l’explique Sudhir Hazareesingh dans son nouveau livre bien nommée, « How the French Think » [Comment pensent les français.] Comment pourrais-je résister à un pays où les rappeurs mentionnent Rousseau, où la philosophie est une matière obligatoire à l’école secondaire et les gens ordinaires soulignent la dualité dans tout, depuis les tenues vestimentaires jusqu’aux mariages ?

Quelque 3.000 migrants vivent une vie misérable dans un camp à la périphérie de Calais, dans le nord de la France.

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En tant que journaliste, je me suis émerveillée sur l’aptitude des gens à la pensée abstraite. Quand j’interviewais des Parisiens sur l’infidélité, beaucoup ont commencé par se demander si « fidélité » signifiait être fidèle à son partenaire, ou à soi-même., M. Hazareesingh a écrit que Les Français considèrent “qu’ils ont un devoir de penser non seulement envers eux-mêmes, mais aussi envers le reste du monde.”

3Toutes ces pensées peuvent avoir une admirable fonction morale. Lorsque des centaines de milliers de réfugiés ont fui le Vietnam à la fin des années 1970, les éminents intellectuels français – menés par Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, qui s’étaient querellés pendant des dizaines d’années – se sont associés et ont plaidé avec le président français pour les aider. “Ce sont des hommes en danger de mort que nous devons secourir parce que ce sont des hommes”, a déclaré M. Sartre lors d’une conférence de presse. (Ils fuyaient également une ancienne colonie française.) La France a reçu près de 130.000 “boat people” du Vietnam, du Laos et du Cambodge.

Cet afflux, et d’autres du même genre ont contribué à faire de la France une nation d’immigrants. Près d’un quart de la population a au moins un de ses grands-parents nés à l’étranger.

Bien sûr, je m’inquiétais de la montée du Front national d’extrême droite, et du fait que de nombreux immigrés sous Sahariens et Nord-Africains – et leurs descendants – sont marginalisés.

 5 Mais ce que les journaux ne disent pas, c’est que la vie quotidienne à Paris, et dans la plupart des villes françaises, est également pleine d’agréables expériences multiculturelles. Ma crémerie locale est tenue par une Marocaine mariée à un Serbe. Mes enfants ont des camarades de classe de l’école publique qui parlent le chinois, l’italien ou l’arabe à la maison. Lors d’un récent anniversaire de mes jumeaux, une table composée d’enfants issus de l’immigration grecque, libanaise, portugaise et américaine insistait pour chanter “La Marseillaise”.

 Ainsi, lorsque des centaines de milliers de migrants ont commencé à arriver en Europe, je pensais que la France les accueillerait.

7Ce n’en fut pas le cas. Le président François Hollande a déclaré en septembre que la France accueillerait quelque 24 000 réfugiés supplémentaires au cours des deux prochaines années. Dans un sondage national qui suivit, 70 pour cent des répondants ont déclaré que 24 000 était « suffisant » ou « très suffisant », et la moitié d’entre eux a déclaré qu’ils refuseraient d’accepter des réfugiés dans leur propre ville.

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Pour mettre cela en perspective : L’Organisation Internationale pour les Migrations estime que quelque 724 000 migrants ont jusqu’à présent traversé la Méditerranée vers l’Europe cette année. Beaucoup d’autres sont arrivés par voie terrestre. L’Allemagne prévoit de recevoir au moins 800.000 demandeurs d’asile cette année.

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La stratégie de la France est apparemment d’être si peu accueillante que la plupart des migrants ne voudront pas y venir. Le camp de réfugiés français connu sous le nom de la Jungle a augmenté jusqu’à quelque 6.000 personne, dont la plupart espèrent se rendre en Grande-Bretagne. Lorsque les fonctionnaires français sont allés à Munich en septembre pour ramener les premiers des nouveaux réfugiés vers la France, leurs autobus sont retournés à moitié vides.

Qu’est-il arrivé à la nation qui pense pour le monde ?

Les éminents intellectuels se sont tournés vers la droite ou ont dénoncé l’Aide aux réfugiés. Sartre était une star mondiale. Les penseurs d’aujourd’hui sont surtout connus à l’intérieur de la France, où ils apparaissent à côté des actrices sur les émissions en prime time.

Les politiciens semblent avoir décidé qu’il n’y avait rien à gagner à faire un grand geste humanitaire. Chaque parti se durcit sur l’immigration, pour récupérer les électeurs du Front National.

Et il y a «la face cachée de l’iceberg », le fait que la plupart des migrants sont musulmans.  [Les Américains diraient: The éléphant in the room, l’éléphant dans la pièce]. Dans une enquête du gouvernement en 2013, seuls 65 pour cent des répondants ont déclaré que les musulmans français étaient “des Français comme les autres », alors que 80 pour cent  le déclaraient quatre ans plus tôt.

Je vois maintenant que la France n’a jamais été un paradis. “Your alter country is all that your first was not,” [“Votre deuxième pays est tout ce que le premier n’était pas”], écrit l’auteur anglais Julian Barnes, “commitment to it involves idealism, love, sentimentality and a certain selective vision.” “Un engagement à ce pays impliquerait l’idéalisme, l’amour, la sentimentalité et une certaine vision sélective.”

Mais la France a également décliné. Ce qui autrefois semblait être un adorable ton grognard ou « une distinction quelque peu ténébreuse »  s’est transformé en quelque chose de plus sombre : la volonté de croire que les gens viennent ici d’Alep pour un canal radiculaire gratuit ; un sentiment que – bien qu’étant la sixième économie du monde – La France est incapable d’aider plus.

Les Français semblent même en être arrivés à être mécontents de la façon dont ils sont devenus négatifs. Une approche positive des réfugiés les dynamiserait probablement. Au point où elle en est arrivée, la France ne peut plus prétendre avoir un message universel. La France est simplement devenue un, pays comme les autres, fatigué, qui la plupart du temps ne pense qu’à lui.

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Pamela Druckerman est une écrivaine américaine  contribuant au New York Times.

Une version de cette op-ed apparaît dans la presse, le 3 novembre, 2015, page A29 de l’édition de New York avec le titre:

France, Paradise Lost.

 

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