La France Décapité

New York Times 8 juillet 2014

Roger Cohen, l’auteur de cet éditorial est né en Angleterre, bien qu’en tant que chroniqueur il écrive pour le New York Times et l’International Herald Tribune.

J’attribue le ton souvent féroce et parfois sulfureux de cet article à ses origines : Les Anglais aiment taper du sucre sur les Français.

Il est toutefois toujours intéressant de considérer comment on est perçu par les autres. J’ai donc pensé, bien que je m’efforce d’éviter toute référence politique dans ce blogue, traduire cet article qui reflète la façon dont les Anglais et les Américains nous perçoivent.

Cohen a travaillé pour le New York Times comme correspondant économique européen basé à Paris, de janvier 1992 à avril 1994.

LONDRES – Le Tour de France a débuté en Angleterre en 2014, dans le Yorkshire pour être précis, et a terminé sa troisième étape sur le Mall devant Buckingham Palace. Next, pigs will fly.[Expression intraduisible qui veut plus ou moins dire : la prochaine fois les poules auront des dents].

En fait, cet événement typiquement français a déjà commencé en Grande-Bretagne, mais il faut se demander s’il n’y a plus rien de sacré. Peut-être que les courses hippiques à Ascot se dérouleront bientôt à Toulouse.

J’étais à Paris la semaine dernière. Il faisait beau. Les touristes se prélassaient sur les ponts appréciant un pique-nique de fromage, de baguettes et de mauvais vin rouge [mauvaise foi de l’auteur plus que mauvais vin à mon avis : Qualifier le vin de bon marché aurait été moins disgracieux. NDLR]. Ils étaient heureux. Le temps était parfait. Les Français étaient grincheux, bien sûr. Je n’ai remarqué aucun bougonnement contre le bizarre déplacement du Tour de l’autre côté de la Manche, mais j’ai entendu des plaintes sur à peu près tout le reste.

Un ancien président conservateur Nicolas Sarkozy, a été trainé en garde à vue pendant 15 heures pour interrogation sur une présumée corruption. L’actuel président socialiste, François Hollande, a plongé vers de nouveaux abysses d’impopularité. La présidence de la Ve République, autrefois le sommet de la gloire cérémonielle et de la puissance quasi monarchique, avait tout l’éclat d’une serviette humide.

Que les Français soient malheureux est devenu un lieu commun. Une nation qui aime les idées vit dans un vide idéologique. Si ce vide est rempli par une personne, c’est la chef de file de droite Marine Le Pen avec son venin savamment dosé sur l’Europe, les immigrants, la criminalité, la mondialisation et les autres coupables présumés derrière le déclin national français.

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Le taux de chômage en France est d’environ le double du niveau allemand. La croissance est à zéro. L’investissement est au plus bas. Si l’économie européenne se remue, celle de la France a démontré une exceptionnelle aptitude à résister à tout signe de vie.

Manuel Valls, le Premier ministre centriste, haï par beaucoup dans son propre parti socialiste, tente de réduire les dépenses du secteur public, de desserrer les lois du marché du travail, de réduire les charges sociales, et de généralement stimuler la création d’emplois et la croissance en libéralisant une lourde économie de l’État. Nombreux sont ceux qui ont essayé avant lui. Nombreux sont ceux qui ont échoué. Cette réforme en France est un travail de Sisyphe.

La France est un beau pays, moderne. Ses attributs, depuis son système de santé jusqu’à son système de rail (lorsqu’il n’est pas en grève), sont bien connus. Mais les Français n’aiment pas la modernité. Ils se méfient de la modernité. C’est le nœud du problème. Ils ne l’aiment pas et s’en méfient pour deux raisons. La modernité a redéfini l’espace, et déclassé l’État. C’est intolérable.

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Entrainée par la technologie, la redéfinition de l’espace a provoqué la suppression des distances. Comme Michel Serres, philosophe français de premier plan, l’a déclaré dans une conférence sur le monde numérique l’an dernier à la Sorbonne, “Boeing raccourcit les distances, les nouvelles technologies les annulent “.

Ceci est troublant parce que nulle part ailleurs qu’en France donne-t-on autant d’importance à la particularité de l’endroit et la singularité de la personne.

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Ce lien est exprimé dans le mot «terroir», tout à la fois la terre, ses caractéristiques particulières, la nature de son sol, son climat, et la relation humaine qui lui est unique. Un grand Bourgogne et un vin indifférent peuvent provenir de propriétés à une centaine de mètres de distance l’un de l’autre. Ni le sol ni la pente du terrain ne sont les mêmes. La distance compte. Pourtant, la modernité méprise la distance. Elle place même le Tour de France en Angleterre. Comme le déclare Serres, «Nous vivons dans un nouvel espace.”

L’humanité a également changé sa relation à l’État. La France place une foi profonde en l’État. Il est le redresseur de torts, le médiateur des affaires humaines, la source de la justice sociale, l’objet du devoir, et le dépositaire du pouvoir. Le mot déréglementation est d’ailleurs odieux aux Français.

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 Mais la technologie a déplacé le pouvoir de l’État vers les personnes sans patrie vivant dans un monde virtuel sans frontières. Une adresse e-mail est plus importante et plus pertinente pour la conduite de sa propre existence qu’une adresse physique. Une révolution dans la communication, jamais vu depuis l’invention de l’imprimerie est en cours, mais ce n’est pas une révolution française. C’est en fait une révolution anti-française. Elle remet en cause les valeurs fondamentalement françaises, le sens français de soi, et l’attachement français à l’État.

Permettez moi une petite interjection à propos. Une blague à la mode sur les français aux États-Unis se raconte comme suit : C’est vrai cela marche bien en pratique, mais est-ce prouvé en théorie ?

Valls, le Premier ministre, semble confronter les syndicats français dans ses efforts de réforme et fait de la sorte face à une objection fondamentale à la modernité.

Serres, dans sa conférence, raconte l’histoire de Saint-Denis, le martyr chrétien décapité vers 250 avant notre ère. Denis aurait ramassé sa tête et aurait marché plusieurs kilomètres prêchant un sermon. Serres encore enfant objecta lorsque sa mère lui raconta l’histoire, disant que Denis ne pouvait pas avoir trouvé sa tête sans ses yeux. Elle lui reprocha de ne pas comprendre les miracles. Serres prétend que la tête de chacun est aujourd’hui sur la table sous la forme de son ordinateur. “Vous avez été décapité!” Déclare-t-il à son public français.

C’est souvent  la sensation française.

Je crains qu’il n’y ait pas grand-chose à faire à ce sujet, à moins de miracles.

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