L’âge des Petites Terreurs

Les Pages Opinion

The New York Times

David Brooks

5 janvier 2016

 

Voici un éditorial qui donne à réfléchir. Le monde entier est en guerre contre un ennemi que nous ne pouvons voir, un cancer d’une nouvelle sorte contre lequel chacun de nous ne peut rien si ce n’est espérer que le hasard fasse bien les choses et nous place au bon endroit lorsqu’adviendra une telle tragédie.

Le soir du réveillon du Nouvel An, quelques amis et membres de la famille prenaient un verre dans un bar de Tel-Aviv. Le lendemain, un homme armé a attaqué ce même endroit, tuant deux personnes et en blessant au moins cinq. Quand j’entendis parler de l’assassinat, je fus bien sûr horrifié, mais aucune émotion spéciale ne fut provoquée par le fait d’avoir été à cet endroit 16 heures plus tôt.

1 Nous sommes tous ces jours-ci à la merci d’un acte de terreur surgie du hasard, que nous soyons à Paris, à San Bernardino, à Boston ou à Fort Hood. Beaucoup d’entre nous ont eu des démêlés avec ces sortes d’attaques. C’est en partie le hasard qui détermine si vous vous trouvez au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Mais une chose importante en ce qui concerne l’accumulation de ces massacres par hasard est la façon dont elle affecte la psychologie sociale et la culture dans laquelle nous tous vivons. Nous vivons à l’ère des petites terreurs.

En Israël, il y a la vague de coups de couteau. Dans notre pays [USA], nous avons des fusillades dans les écoles et dans les théâtres. Dans les villes, il y a des bavures policières. En d’autres endroits, il y a des attentats suicides à la bombe. Cette violence est la ressource quotidienne des chaînes d’information mondiales.

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Nombre de ces attaques ont des connotations religieuses ou politiques. Mais il y a toujours aussi un élément psychologique. Certains jeunes adultes se sont séparés de leurs parents, mais n’ont pas mis en place leur propre moi indépendant. Afin d’échapper à la terreur de leur propre manque de forme ou de leur propre insignifiance, quelques-uns s’engagent à suivre certains systèmes de croyance fanatique. Ils exercent un acte horrible qu’ils croient donnera à leur vie forme, sens et gloire. Des croyances telles que l’islam radical offrent l’illusion que le meurtre et l’auto annihilation sont la forme la plus noble de sacrifice.

Ces attaques motivées sont devenues une contagion sociale à travers le monde. Ces divers actes de petite terreur se sont combinés pour créer un état d’anxiété général.

La peur est une émotion dirigée à une menace spécifique, mais l’anxiété est un malaise flou et corrosif. À l’âge des petites terreurs, cette anxiété conduit au sentiment que les systèmes de base de l’autorité ne fonctionnent pas, que les responsables ne savent pas garder les populations en sécurité.

Les gens sont plus susceptibles d’avoir le sentiment que la vie est plus répugnante et plus précaire. Ils se méfient de l’étranger. Cette anxiété rend tout le monde un peu moins humain.

D’un pays à l’autre, cette anxiété est un défi à l’ordre libéral. Je veux dire le libéralisme philosophique des Lumières, et non le libéralisme partisan. C’est la croyance fondamentale dans une société ouverte, la liberté d’expression, l’égalitarisme et l’amélioration progressive. C’est présumer que par la conversation les valeurs s’harmonisent et le fanatisme recule. C’est, augurer que les gens de toutes croyances méritent tolérance et respect.

Ces hypothèses libérales ont été contestées par le haut depuis des années – par des dictateurs.

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 Mais aujourd’hui elles sont contestées par le bas, par les anti-libéraux populistes qui soutiennent le Front National en France, UKIP en Grande-Bretagne, Viktor Orban en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie et par certaines formes, Donald Trump aux États-Unis.

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La montée de l’antilibéralisme signifie qu’une importante fissure politique est maintenant apparue entre ceux qui soutiennent une société ouverte et ceux qui soutiennent une société fermée. Au cours des années 90, l’ouverture et la suppression des frontières étaient la grande mode, mais aujourd’hui une partie de la gauche adopte une politique commerciale fermée tandis qu’une partie de la droite épouse une politique culturelle et une immigration closes.

L’antilibéralisme a été plus visible à droite. Les conservateurs libéraux classiques sont en recul, pendant que les électeurs cherchent des hommes forts qui vont fermer les frontières et déshumaniser le tissu démographique et social. Il est trop tôt pour dire si le Parti républicain aura moins d’électeurs évangéliques cette année, mais la teneur du débat a certainement été moins chrétienne, moins charitable et moins hospitalière à l’étranger.

Il est à nous qui croyons en une société ouverte de mener une contre-attaque intellectuelle. Cela ne peut se faire en répétant les baumes tranquillisants sur le libre choix et l’harmonie naturelle entre les peuples des années 90. On ne peut combattre le fanatisme avec le thé faible du relativisme moral.

55On ne peut le combattre qu’avec un engagement pluraliste. Les gens ne sont satisfaits que lorsqu’ils prennent des engagements moraux profonds. Le danger survient quand ils sont monopolistiques et s’engagent fanatiquement à une seule chose.

Le pluraliste s’engage à une philosophie ou à une foi, mais aussi à une ethnicité et aussi à une ville, et aussi à un labeur et aussi à des intérêts divers et des cultures étrangères et fascinantes. Ces différents engagements s’équilibrent et se modèrent l’un l’autre. Une vie dans des mondes divers avec diverses personnes tisse en une seule humanité, une existence à multiples facettes. La rigidité d’un système de croyances est obligée d’affronter le désordre des relations de travail ou d’une association de quartier.
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L’anxiété provoquée par les petites terreurs peut produire de mauvaises habitudes mentales. La résilience mentale devient aussi importante que la résilience physique. Cela signifie repenser une société ouverte, des cultures ouvertes et un engagement fondamental de pluralisme moral. L’ouverture vaut le risque de l’horreur fanatique occasionnelle.

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Les grands esprits discutent des idées; les esprits moyens discutent les événements et les petits esprits parlent des gens      Eleanor Roosevelt

 

 

Une version de cette op-ed apparaît dans la presse le 5 janvier, 2016, page A23 de l’édition du New York sous le titre: The Age of small terror

 

 

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