L’Amérique, une nation chrétienne? Depuis quand?

Par Kevin M. KRUSE

14 mars 2015

Sunday Review              New York Times

Dès le début, lorsque certains colons anglais et allemands sont arrivés recherchant la liberté religieuse, l’Amérique a été profondément influencée par la religion.

Certaines des treize colonies originales furent établies par des émigrants désirant pratiquer leur propre religion au sein d’une communauté partageant les mêmes idées: la colonie de Massachusetts Bay a été créée par les puritains anglais congrégationalistes, la Pennsylvanie par les quakers britanniques, le Maryland par les catholiques anglais, et la Virginie par des anglicans d’Angleterre.

On oublie vite ou alors on ne sait pas que l’Amérique est considérée un pays chrétien, a la suite d’une volonté politique qui n’a rien à voir avec la constitution ou l’histoire, mais qui est plutôt une réaction républicaine à une ouverture libérale du 20e siècle, le résultat d’une guerre contre le socialisme du système appelé The New Deal.

 Le New Deal est une série de programmes nationaux aux États-Unis adoptés pour la plupart entre 1933 et 1938. Ils comprenaient à la fois les lois adoptées par le Congrès ainsi que les décrets présidentiels pendant le premier mandat (1933-1937) du président Franklin D. Roosevelt. Les programmes étaient en réponse à la Grande Dépression de 1929, et ont porté sur ce que les historiens appellent les «3 R»: Relief, Recovery, and Reform [secours, relèvement et Réforme]. C’est-à-dire Soulagement pour les chômeurs et les pauvres; Reprise de l’économie à des niveaux normaux; et la Réforme du système financier pour éviter que la dépression ne se répète,

 Le New Deal a produit un réalignement politique, rendant le Parti démocratique celui de la majorité. Les républicains ont été divisés bien que s’opposant à l’ensemble New Deal comme un ennemi de l’entreprise et de la croissance.

 Aujourd’hui, la loi fédérale américaine garantit le libre exercice de toute religion tout en empêchant le gouvernement d’établir une religion d’État. La Cour suprême a interprété cela comme empêchant le gouvernement d’avoir toute autorité sur la religion.

Cette influence continue dans la culture américaine, sa vie sociale et politique.

 Une majorité d’Américains affirment que la religion joue un rôle «très important» dans leur vie, une proportion unique parmi les pays développés puisque, selon une enquête de 2002 par le Pew Forum, près de 60% des Américains déclarent que la religion joue un rôle important dans leur vie, comparativement à 33% en Grande-Bretagne, 27% en Italie, 21% en Allemagne, 12% au Japon et 11 % en France.

L’Amérique est peut-être une nation de croyants, mais quand il s’agit de l’identité de ce pays en tant que «nation chrétienne», toutes les opinions sont sur la table.

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Il y a quelques semaines, un sondage d’Opinion publique a indiqué que 57% des républicains américains favoriseraient rendre officiel la déclaration que les États-Unis est une nation chrétienne. D’autre part, en 2007, une enquête menée par le First Amendment Center [Premier Centre d’Amendement] a démontré que 55% des Américains pensaient que c’était déjà un fait accompli. La confusion est compréhensible. En dépit de toutes nos belles paroles sur la séparation de l’église et de l’État, le langage religieux a été écrit d’innombrables façons dans notre culture politique.

Ce langage est inscrit dans notre engagement de patriotisme, gravé sur nos pièces de monnaie, sculpté sur les murs de nos palais de justice et du Capitole à Washington. Peut-être supposons-nous que cela a toujours été le cas parce qu’on le voit partout.

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Mais les pères fondateurs n’ont pas créé les cérémonies et les slogans qui viennent à l’esprit lorsque l’on considère que notre pays est une nation chrétienne. Ce sont nos grands-pères qui l’on fait.

Au cours des années 30, les chefs d’entreprise se sont sentis sur la défensive. Leur prestige public avait chuté après le Grand Krach; leurs entreprises étaient attaquées par le New Deal de Franklin D. Roosevelt par le haut et par les travailleurs par le bas. Pour reprendre la main, les chefs d’entreprise ripostèrent sur tous les fronts. Ils menèrent une guerre symbolique dans les assemblées de chacun des Etats, et parfois, une vraie guerre dans les rues. Leurs campagnes allèrent des cours de justice à la cour de l’opinion publique. Mais rien n’a particulièrement bien fonctionné jusqu’à ce qu’ils établissent une offensive de relations publiques bien inspirée qui marqua le capitalisme en tant que servants de la chrétienté.

 

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Capitalisme et chrétienté avaient déjà été dépeints comme deux âmes sœurs, mais dans cette campagne, les deux idéologies ont été soudées, en opposition au «socialisme rampant» du New Deal. Dans ses réflexions, le gouvernement fédéral n’avait jamais vraiment pris en compte dans la pensée américaine les rapports entre la foi et la libre entreprise, particulièrement parce que cela n’avait jamais paru d’un grand intérêt du point de vue commercial. Mais soudain, sa sinistre et longue ombre apparut.

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Tout au long des années 30 et 40, donc, les chefs d’entreprises commerciales établirent une nouvelle idéologie qui combina des éléments du christianisme avec un libertarisme anti-fédéral. De puissants lobbies d’affaires tels que la United States Chamber of Commerce [la chambre de commerce des États-Unis] et la National Association of Manufacturers [l’Association Nationale des Fabricants] ouvrirent la voie, en favorisant l’appel de cette idéologie par des conférences et des campagnes de relations publiques. Son généreux financement provenait d’éminents hommes d’affaires, aux noms familiers tels que Harvey Firestone, Conrad Hilton, EF Hutton, Fred Maytag et Henry R. Luce ainsi que par des dirigeants moins connus de US Steel, de General Motors et de DuPont.

Par une judicieuse décision, les dirigeants établirent des membres du clergé comme porte-parole. Comme l’a souligné J. Howard Pew de Sun Oil, les sondages avaient démontré que les membres du clergé pourraient modeler l’opinion publique mieux que toute autre profession. Et ces hommes d’affaires ont donc travaillé à recruter des membres du clergé par des réunions privées et des appels publics. Beaucoup répondirent à l’appel, mais trois d’entre eux méritent une attention particulière. 22

Le révérend James W. Fifield – connu sous le nom du « 13ème apôtre du Big Business» et «Saint Paul des gens prospères» apparut très tôt comme un évangéliste de la cause. Prêchant aux bancs de millionnaires à l’église First Congregational à Los Angeles, M. Fifield assura que lire la Bible était «comme lorsqu’on mange du poisson, on en retire les arrêtes pour profiter de la viande. Toutes les parties du poisson ne sont pas d’égale valeur ». Il rejeta les avertissements du Nouveau Testament sur la nature corruptrice de la richesse. Au lieu de cela, il établit un équilibre entre la chrétienté et le capitalisme à l’encontre du New Deal « l’étatisme païen ».

Grâce à son organisation nationale, Spiritual Mobilisation [la Mobilisation Spirituelle], fondée en 1935, M. Fifield promut “la liberté par la volonté de Dieu.” À la fin des années 1940, son groupe répandait l’évangile de la foi et de la libre entreprise dans un magazine mensuel distribué en masse et par un programme hebdomadaire de radio qui finit par être diffusé sur plus de 800 stations à l’échelle nationale. Il a même encouragé les ministres du Culte à prêcher des sermons sur ses thèmes dans les compétitions offrant des prix en argent. Les libéraux hurlèrent à l’amalgame entre Dieu et la cupidité; en 1948, le journaliste radical Carey McWilliams le dénonça dans un exposé. Mais M. Fifield exploita de telles critiques pour collecter davantage de fonds et pour redoubler d’efforts.

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Pendant ce temps, le révérend Abraham Vereide avança la cause libertaire chrétienne avec un réseau national de groupes de prière. Après avoir prêché auprès d’industriels qui faisaient face à d’énormes grèves à Seattle et à San Francisco au milieu des années 1930, M. Vereide a commencé à construire des groupes de petit-déjeuner de prière dans les villes à travers l’Amérique afin de rassembler les entreprises et les élites politiques autour d’une cause commune. « Les grands hommes et les vrais leaders de New York et de Chicago », écrit-il à sa femme, “me regardent d’une façon embarrassante.” Dans le seul Manhattan, James Cash Penney, Thomas Watson d’IBM, Norman Vincent Peale et le maire Fiorello LaGuardia ont tous cherché audience auprès de lui.

8En 1942, l’influence de M. Vereide s’étend à Washington. Il convainc la Chambre et le Sénat d’établir des réunions de prières hebdomadaires, « afin que nous devenions une nation dirigée et contrôlée par Dieu » M. Vereide ouvrit ses quartiers à Washington qu’il appelait « l’Ambassade de Dieu», et devint une force puissante dans cette institution, jusque là séculaire. Entre autres activités, il exerça des « cérémonies de commémoration » pour différents juges de la Cour suprême. « Aucun pays ou civilisation ne peut demeurer, » Justice Tom Clark a annoncé à sa consécration en 1949, « que s’il est fondé sur les valeurs chrétiennes ».

Le plus important ecclésiastique pour le libertarisme chrétien a cependant, été le révérend Billy Graham. Dans son ministère initial, au début des années 50, M. Graham a soutenu les intérêts des entreprises avec tant de zèle qu’un journal de Londres l’a appelé « l’évangéliste du Big Business ». « Le Jardin d’Eden », il informa les participants, est un paradis “sans cotisation syndicale, sans dirigeants syndicaux, sans serpents ni maladies ». Dans le même esprit, il a dénoncé toutes les «restrictions gouvernementales» dans les affaires économiques, qu’il a toujours attaquées comme « socialisme ».

66 En 1952, M. Graham est venu à Washington et a fait du Congrès sa congrégation. Il recruta des représentants pour servir d’huissiers à des réunions de retour bien rempli et mis en scène le premier service religieux officiel tenu sur les marches du Capitole. Cette année-là, à son instigation, le Congrès établit une Journée Nationale de Prière annuelle. « Si je briguais la présidence des États-Unis aujourd’hui, basés sur une plateforme d’appel au retour à Dieu, au Christ, et à la Bible, » a-t-il prédit, « je serais élu ».

11Dwight D. Eisenhower a satisfait cette prédiction. Avec M. Graham offrant des Écritures saintes pour les discours de Ike, le candidat républicain a fait campagne dans ce qu’il appelait une “grande croisade pour la liberté.” Ses performances militaires établirent le général en tant que candidat redoutable, et en campagne, il souligna les questions spirituelles plus que les préoccupations humaines. Comme l’observa le journaliste John Temple Grave « dans l’esprit d’Eisenhower, l’Amérique n’est pas seulement le pays de la liberté. C’est une terre de liberté par la volonté de Dieu ». Élu par une victoire écrasante, Eisenhower dit à M. Graham qu’il avait un mandat pour un« renouveau spirituel ».

Bien qu’Eisenhower se soit appuyé sur des groupes libertaires chrétiens pendant sa campagne, il se sépara, une fois élu, de leur ordre du jour. Les commanditaires du mouvement avaient vu la rhétorique religieuse comme un moyen de démanteler le New Deal. Mais le président nouvellement élu pensa que cette course ne menait à rien. “Si un parti politique tentait d’abolir la sécurité sociale, l’assurance chômage, l’élimination des lois du travail et les programmes agricoles,” a-t-il noté en privé, « vous n’entendriez plus parler de ce nouveau parti dans l’histoire politique ». Contrairement à ceux qui ont tenu la spiritualité publique comme un moyen vers une fin, Eisenhower l’a embrassé comme une fin en soi.

 

En séparant le langage de la «liberté par la volonté de Dieu » de ses racines libertaires chrétiennes, Eisenhower érigea une tente plus grande encore, accueillant juifs et catholiques aux côtés des protestants, des démocrates et des républicains. En mobilisant l’Amérique, Eisenhower avança, un ensemble révolutionnaire de nouvelles cérémonies religieuses et de slogans.

5 La première semaine de février 1953 en définit son rythme vertigineux: Eisenhower fut baptisé le dimanche matin; ce même soir, il diffusa une adresse depuis le Bureau ovale pour la campagne « Retour à Dieu » de l’American Legion ; il apparut le jeudi suivant avec M. Vereide lors de l’inauguration du petit déjeuner National Prayer, [prière nationale ]; le vendredi, il institua pour la première fois les prières à l’ouverture lors d’une réunion du cabinet.

Le reste de Washington se consacra aussi. Le Pentagone, le Département d’État et d’autres agences exécutives mirent rapidement en place leurs propres services de prière. En 1954, le Congrès a ajouté « Under God » [par la volonté de Dieu] au Serment d’allégeance demeuré jusque là séculaire. Il plaça cette même année un slogan similaire, « In God We Trust», [Nous croyons en Dieu] sur les timbres postaux et vota l’année suivante pour ajouter le slogan sur les billets de banque; en 1956, « in God we trust » devint la devise officielle de la Nation.

Au cours de ces années, on a déclaré maintes et maintes fois aux Américains, pas seulement que le pays devait être une nation chrétienne, mais qu’il l’avait toujours été. Ils en vinrent bientôt à penser que les États-Unis étaient «une nation sous la volonté de Dieu ». Et ils le croient depuis cette époque.
Kevin M. Kruse est un professeur d’histoire à Princeton et l’auteur, plus récemment, de “One Nation Under God: Comment Corporate America a inventé l’Amérique chrétienne.”

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2 Responses

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