Le partage d’un taxi et de mes orteils

Par Julia Anne Miller

Le New York Times

L’amour moderne

Une série d’essais hebdomadaires soumis par des lecteurs qui explorent les joies et les tribulations de l’amour.

 

7 janvier 2016

Enfin un sujet pour nous évader loin des angoissants et alarmants sujets que les médias nous rabâchent  quotidiennement !

Alors que je me trouvais dans un taxi traversant le pont de Brooklyn, un homme que je connaissais à peine suçait mes orteils. Les lumières du pont défilaient au-dessus, et Manhattan était un royaume de pierreries disparaissant derrière nous dans l’obscurité du rétroviseur.

66 Affalée dans une position inconfortable, je me sentais étrangement détachée de mon pied. Il est curieux de voir quelqu’un engagé dans un acte de passion érotique et ne rien ressentir. Eh bien, pas exactement rien. Je ressentais un léger frisson, pas d’excitation physique, mais une agitation de mon esprit d’aventure. Une lumière nébuleuse recouvrait l’East River. Les roues frôlaient le trottoir, et mon corps ronronnait dans l’espace.

C’est ça !  J’ai pensé. Ma vie ici vient de commencer.

J’avais déménagé à New York vers la fin de ma trentaine, à la recherche d’une vie plus glamour. Ce qui m’avait amené à ce stade ? L’échec. Une vie constituée de choix assurés.

J’avais acquis un doctorat en littérature rêvant d’un salaire régulier, de la protection d’une titularisation et d’une robuste maison victorienne autour du campus. J’épouserais un collègue-professeur, je donnerais naissance à deux beaux enfants et me soumettrais au rythme prévisible de l’année scolaire. Je me réjouissais d’une vie que le risque, la rébellion ou la passion aveuglante ne dérangeraient pas. Mais je ne trouvai aucun job dans l’enseignement.

À 18 ans, c’est New York qui m’échappa. En visite pour la première fois, je savais que je voulais y vivre. C’était un fait sur lequel j’avais l’assurance avec la clarté que l’on a sur tout ce qui est vrai. Vivre à New York c’était parcourir le monde tout en restant immobile.

333 Me promenant dans Union Square, un kaléidoscope d’êtres humains tournoyait autour de moi : une femme promenait six chiens, un homme tenait son volant comme s’il conduisait une voiture invisible, un groupe de danseurs musclés break réalisaient des prouesses de cirque. Mon corps était une collection de particules en mouvement de Walt Whitman, un être sans fin ni commencement, une chanson de sirène sensuelle en réponse à mon âme.

Les détails de mon rêve étaient un impensable cliché embarrassant : je voulais monter sur scène. Je voulais exprimer une émotion crue devant des centaines de personnes. Je parcourais furtivement les pages de Backstage, comme si c’était un pamphlet pornographique du 18e siècle, mais je ne donnai jamais suite à mon désir. J’abandonnai ce que je voulais le plus avant même d’avoir essayé.

Je me maintins habitant ce carcan de « bonne fille », fait tout ce qu’on attendait de moi: de bonnes notes, des études supérieures, un cheminement de carrière judicieux et surtout, la bienséance. Et pourtant, ce chemin droit et étroit m’avait conduit à une impasse : le chômage et la dette. Avec chaque lettre de refus que je recevais pendant ma recherche d’emploi universitaire, je sentais une marée montante de soulagement. Je pensais, maintenant, je suis libre de faire ce que je veux. Maintenant, je peux aller à New York.

z Et je me suis donc retrouvée sur le siège arrière d’un taxi avec mon pied dans la bouche d’un homme presque un étranger. J’avais décroché un emploi dans une entreprise de test-prep, la préparation d’examens, l’élaboration d’analogies, d’antonymes et de phrases à compléter pour des tests standardisés, mes aspirations créatives dissipées sur des jeux de mots et des exercices de vocabulaire.

Nous les employés étions une collection de soi-disant artistes travaillant à un emploi journalier. Il y avait le médecin qui secrètement voulait chanter l’opéra, l’avocat qui avait consacré une bonne partie de sa vie à l’ultime frisbee, et l’ingénieur qui était dans la conception sonore.

C’était un îlot de babioles inadaptées : écrivains, acteurs et musiciens qui travaillaient dur à des emplois qu’ils n’aimaient pas, pour soutenir leurs habitudes étranges, désirs profonds et professions improbables. Nous travaillions de longues heures et nous nous retirions dans les bars voisins pour décompresser et parler de nos vies illusoires.

J’acceptai, un de ces soirs pour rentrer chez moi de partager un taxi avec un collègue ivre, de 10 ans mon cadet. Un taxi était un luxe impensable pour moi en ces temps là . Je gagnais 32 000 $ par an, survivant sur des cartes de crédit et sur la location d’un appartement avec quatre colocataires où je dormais dans un grand placard qui n’accommodait qu’un lit simple et une lampe.
bCe soir-là, mon collègue et moi nous tenions sur le trottoir dans le quartier de Hells Kitchen essayant de héler un taxi. Je n’avais aucune pratique sur la façon de héler un taxi, bien que je sois sobre, mais mon collègue finalement réussit à en accrocher un. Comme nous naviguions à travers les rues de la ville parlant de choses et d’autres, je me plaignais de mes pieds endoloris, et il m’a offert de me donner un massage de pieds.

Je connaissais à peine ce gars, il travaillait dans un tout autre domaine que moi, mais me sentant fatiguée et curieuse, je pensais, pourquoi pas ? J’enlevai mes sandales à semelles Vibram et offris mes pieds.

Alors qu’il me massait comme un pro, il me dit, “Je vais me marier dans quelques semaines.”

J’étais charmée par le voyage en tapis magique du taxi m’emportant chez moi en quelques minutes, alors qu’il fallait souvent une éternité en métro. Il me semblait voyager dans le temps tandis que nous étions entraînés sur la FDR drive.

55  “Donc, ouais”, at-il poursuivi. “Dans deux semaines, je ne serai plus célibataire. ”

“Euh, félicitations,” je répondis, même si, dans ces temps-là, je ne voyais le mariage que comme une forme d’enterrement vivant.

 

“Il y a une chose que j’ai toujours voulu faire”, il me dit.

“Oui ?”

“Ma fiancée ne le permet pas.”

“Qu’est-ce que c’est ?”

Il a alors dévoilé le désir de son cœur : sucer les orteils d’une femme avant de se résigner à une vie sans bizarrerie. Il parla des orteils en général, avec respect et une sincère passion. Il parla de mes orteils en particulier : de leur contour, de leur forme et de leur perfection.w

“Puis-je ? ” Dit-il en jetant un regard vers mes orteils. “Ils ont l’air si mignons.”

À cet instant, le temps s’arrêta. J’avais déménagé à New York pour réaliser mes rêves les plus profonds. Et voilà que ce jeune homme me présentait son petit rêve.

Je pensais à tous les moments de ma vie, où j’avais dit non. Toutes ces routes que je n’avais jamais prises, toutes les occasions que je n’avais jamais saisies, toutes les lèvres que je n’avais jamais embrassées. Et je pensais : New York ce n’est pas dire non. New York c’est dire oui !

Donc, “oui” est ce que je répondis.

Eh bien, je voudrais pouvoir dire que ce fut l’expérience la plus érotique de ma vie. Il a sucé chaque orteil comme si c’était une cuisse de petit crustacé dont il recherchait la chair. Puis il prêta attention à mon autre pied, jouant comme si c’était un harmonica. Le bruissement de ses succions suscita l’attention de notre chauffeur, et je me penchai en avant à travers la cloison pour lui bloquer la vue.

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“C’est bien,” je dis, lui intimant “Tout droit sur Flatbush.”

Retombée sur mon siège, je pensais à tous les lieux où mes pieds avaient été ce jour-là : montant et descendant les escaliers de la ligne F      du métro, traversant l’étendue marbrée de Grand Central, traversant Midtown, où les taches de chewing-gum parsemaient les trottoirs. Compte tenu de tout cela, mes pieds avaient l’air d’une propreté remarquable. Je me demandai pourtant si mon compagnon pourrait par ses actions impulsives contracter une fatale maladie de pied-et-bouche.5

Le taxi tourna sur ma rue, et l’homme libéra mon pied. “Eh bien,” dit-il, sur un ton neutre, “Je vous verrai demain.”

“Oui,” je répondis, comprenant que nous ne parlerions plus jamais de cela.

Le lendemain donc, nous avons prétendu que ce n’était jamais arrivé. Au bout d’un certain temps, je me suis demandé si cela s’était vraiment passé.

C’est à dire jusqu’à l’année suivante, quand une amie au travail s’approcha de moi. Elle voulait me parler. Elle avait un M.B.A., mais pas de talent pour les entreprises. Une autre inadaptée, cherchant à savoir ce qu’elle voulait faire quand elle serait grande.

“Je dois te parler,” dit-elle. “Quelque chose m’est arrivé.”

“Qu’est-ce que c’est ?”

Nous nous sommes retirés aux toilettes des dames.

“Quelqu’un au travail a sucé mes orteils”, a-t-elle avoué, prête à éclater en sanglots.

8“Vraiment ?”

“Il a dit qu’il allait se marier et que sa fiancée ne le permettrait pas.”

Je fis un retour en arrière me remémorant le taxi et l’histoire de l’enthousiaste des pieds prêt à se marier, à son empressement et à ma surprenante décision d’acquiescer.

Que fut ma réaction à cet instant ? Colère d’avoir été dupé ?

Non, je ressentis une petite poussée d’admiration dans mon cœur. Voilà un homme si concentré sur son rêve qu’il avait réussi, par simple audace et un soupçon de déception à le réussir encore et encore. Je regardai dans un miroir à trois faces et fit une note mentale de consulter des cours de théâtre au studio de Uta Hagen. J’avais presque oublié mon amie.

“Penses-tu que je suis dégoûtante ?” dit-elle finalement.

“Non,” je lui répondis, touchant son épaule tout en contemplant un avenir plus audacieux pour moi-même. ” J’aurais fait exactement la même chose si j’avais été dans tes souliers.”

 

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Julia Anne Miller est un écrivain vivant à New York.

Elle a étudié à la Faculté de Droit, de l’Université de Boston. Puis obtint un degré en biologie cellulaire et en Biochimie à l’Université de Californie à San Diego.

Elle est présentement employée au Salk Institute for Biological Studies à San Diego, responsable entre autres, des contrats d’affaires de manutention, des conflits et autres procédures judiciaires ; de la gestion des risques et l’élaboration de politiques de l’entreprise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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