L’importance du gouvernement dans le développement des innovations.

L’un des mythes les plus répandus dans le domaine des affaires et parmi les économistes est que les innovations en architecture, en science, en agriculture ou dans tout autre domaine, n’émanent que du secteur privé et jamais des gouvernements. Ce n’est pourtant qu’un mirage selon Mariana Mazzucato, professeur à l’université du Sussex qui vient de publier : The Entrepreneurial State: Debunking Public vs. Private Sector Myths, [L’État Entreprise: Démythification des croyances sur le secteur public et sur le secteur privé] publié chez Anthem.

Les penseurs sociaux autant que certains économistes  défient de plus en plus cette opinion. Il suffit pourtant de considérer la chapelle Sixtine et les grandes réalisations au cours de la Renaissance et des siècles pour convenir que c’est là un mythe qui bien que persistant, mérite d’être éradiqué une fois pour toutes.

L’auteur de The Entrepreneurial State [l’état Entreprise] insiste sur le fait que les technologies les plus innovatrices sont le fruit des efforts et des investissements du gouvernement et non pas du secteur privé.

Dans le New York Time, le New York Review of Books et ailleurs, le nouvel ouvrage de Mariana Mazzucato professeur à l’université du Sussex a conduit à des analyses détaillées de son livre dans lequel elle documente avec force à quel point certaines affirmations sur les fondations de l’innovation sont fausses. La recherche de Mazzucato va bien plus loin que l’histoire bien connue sur la façon dont l’Internet a été initialement développé au Département de la Défense américain. Elle démontre qu’en ce qui concerne les nouveaux produits et succès commerciaux brillamment imaginé et conçu par Steve Jobs, par exemple, presque toute la recherche scientifique fondamentale sur laquelle l’iPod, l’iPhone, et l’iPad ont été créés, a été initiée par des scientifiques et des ingénieurs soutenus par les gouvernements, que ce soit en Europe ou en Amérique.

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La technologie d’écran tactile aujourd’hui si familière parmi les produits Apple, est basée sur des recherches effectuées dans des laboratoiresfinancés par les gouvernements européens et étasuniens dans les années 1960 à 1970.

Dans le domaine de la santé, le National Institute of Health américain [l’Institut national de la santé] appelé le NIH, a apporté un soutien utile aux importants travaux conduits par les compagnies pharmaceutiques. L’auteur cite des recherches pour montrer que le NIH a été responsable des quelque 75% des percées majeures connues sous le nom de nouvelles entités moléculaires entre 1993 et 2004.

D’autre part, Marcia Angell, ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medicine, [voir dans ce blogue : la vie des jeunes familles américaines] a constaté que les nouvelles propriétés moléculaires qui ont menées à des avancées significatives dans le traitement médical étaient souvent sinon la plupart du temps créées par le gouvernement. Comme elle le fait remarquer dans son livre The Truth About Drug Companies (2004), La vérité sur les compagnies pharmaceutiques,Angell remarque que seules trois des sept médicaments de haute priorité en 2002 provenaient de sociétés pharmaceutiques : le médicament Zelnorm développé par Novartis, Hepsera créé par Gilead Sciences, et Eloxatine créé par Sanofi-Synthélabo. Personne ne peut douter des avantages de ces médicaments, ou des frais engagés pour les développer, mais cela est loin de la revendication habituelle que presque toutes les innovations importantes sont issues du secteur privé.

IN 8L’expansion de la Silicon Valley, le centre de la haute technologie des États-Unis basé à Palo Alto, en Californie, est censée être le parfait exemple de la façon dont les idées entrepreneuriales réussissent par elles-mêmes, sans l’appui du gouvernement. Mais en fait, les contrats militaires pour la recherche ont donné initialement une forte poussée aux entreprises de la Silicon Valley, et la politique de défense nationale a fortement influencé leur développement.

Deux chercheurs cités dans le livre de Mazzucato ont constaté que seules vingt- sept des cent meilleures inventions chaque année énumérée par le magazine R & D, ont en 2006 été créées par une seule entreprise. Toutes les autres l’ont été soit par le seul gouvernement soit en collaboration avec une aide financière d’une branche du gouvernement.

En dépit des éloges accordés aujourd’hui aux investisseurs de capital à risque, Mazzucato remarque que souvent les entreprises privées ne commencent à investir qu’après un patient investissement de capital par le gouvernement et après que des innovations aient parcouru un long chemin dans la recherche de base beaucoup plus audacieuse du gouvernement. Le cas le plus évident est le développement de la technologie de l’Internet, mais le procédé est sensiblement le même dans l’industrie pharmaceutique.

Mazzucato observe que de moins en moins de recherche de base est effectuée aujourd’hui par les entreprises privées qui se concentrent plutôt sur le développement commercial de la recherche déjà faite par le gouvernement.

Il ne faut cependant pas sous-estimer le degré d’imagination et le financement nécessaires pour transformer une idée scientifique majeure en un produit qui peut être utilisé par des millions de consommateurs. L’argent versé par les investisseurs à risque dans certaines jeunes entreprises n’ayant pas encore fait leurs preuves peut être surprenant, même quand elles commencent à peine à faire des profits.

Les risques sont énormes. Quand Facebook est devenu public en 2012, à un prix par action qui lui a donné une valeur de plus de 100 milliards de dollars, elle venait juste de faire ses premiers bénéfices.

Facebook, qui vient d’acheter WhatsApp pour $19 milliards, un service de messagerie qui atteint 450 millions de personnes et a seulement cinquante-cinq employés est toutefois soumis à la concurrence qui peut anéantir l’avantage de WhatsApp, de la même manière que le populaire service de communication mobile BlackBerry, a été rendu archaïque en peu de temps par l’iPhone d’Apple.

Imaginez les retombées si les $19 milliards investis dans WhatsApp avaient été investis dans de la recherche fondamentale comme le fait souvent le gouvernement…

La recherche du gouvernement et donc tout aussi importante que celle produite par le capital entrepreneurial et toutes deux sont nécessaires pour l’avancement d’une innovation commerciale. Mais de nombreux économistes et politiciens ne semblent pas reconnaître que le rôle du gouvernement est au moins égal à celui de l’entreprise privée.

Il suffit d’étudier les déboires du projet de développement de l’énergie solaire de la start-up compagnie Solyndra qui avait reçu un emprunt de $500 millions du gouvernement fédéral et qui a fait faillite deux ans plus tard pour saisir les conséquences de la résistance à la reconnaissance de la contribution fondamentale du gouvernement à l’innovation scientifique et technique américaine.

Le paquet de relance du président Obama en 2009 comprenait un important programme de prêts pour l’énergie propre.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMais les efforts de la société d’énergie solaire ont été dégradés lorsque le prix élevé du silicium, sur laquelle se fonde une technologie alternative à celle de Solyndra, a fortement baissé, ce qui permit à la concurrence des entreprises solaires chinoises, d’offrir des prix inférieurs à ceux de la start-up américaine.

La faillite de Solyndra en 2011 mena à une enquête du Congrès républicain, et à un projet de loi pour mettre fin au programme de prêt du gouvernement, en dépit du fait que les fonds de capital privé tels que ceux de l’investisseur à risque Argonaut Ventures aient été parmi les principaux investisseurs de Solyndra. Les critiques ont voulu voir cet échec comme la preuve que le gouvernement ne peut pas et ne doit pas investir dans de nouvelles entreprises.

Le magazine The Economist déclarait en 2012 : «Les gouvernements ont toujours été nuls lorsqu’il s’agit de choisir les gagnants, et ils sont susceptibles de le devenir encore plus alors que des légions d’entrepreneurs et de spéculateurs échangent designs et conceptions en ligne”. Pourtant, parmi les travaux financés par le gouvernement fédéral, seuls 2% ont fait faillite même en incluant Solyndra !

Dans le récit que fait Mazzucato de l’énorme succès de la recherche scientifique et technique fédérale comme fondement de la plus révolutionnaire des technologies d’aujourd’hui, l’exemple le plus révélateur est la manière dont Apple de Steve Jobs dépendait des percées financées par le gouvernement. Les premières innovations d‘Apple dans les ordinateurs étaient elles-mêmes dépendantes de la recherche du gouvernement. Mais dans les années 1990, les ventes de ses ordinateurs portables traditionnels avaient chuté. Le lancement de l’iPod en 2001, qui a déplacé le populaire, mais plus limité Sony Walkman, et en 2007 les systèmes à écran tactile des nouveaux iPhone et iPad, a développé la société qui est devenue aujourd’hui une puissance électronique. C’est alors que ses ventes mondiales ont presque quintuplé et son cours en  bourse est passé d’environ $100 à plus de $700 l’action à son plus haut niveau.

IN 10Les dernières percées de l’entreprise Apple ont été presque totalement dépendantes de la recherche parrainée par le gouvernement. “Bien que les produits doivent leur belle conception et son avenante intégration au génie de Jobs et de son équipe”, écrit Mazzucato. « Presque toutes les technologies de pointe  trouvées dans l’iPod, iPhone et iPad sont des réalisations souvent ignorées des efforts de recherche et du soutien financier du gouvernement et de l’armée américaine.

 

 

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