L’INESTIMABLE VALEUR DU PLUS GRAND DIAMOND DU MONDE

 

Par Brad Fox

le 7 juin 2016

The New Yorker Magazine

La pierre brute de onze cent neuf carats, trouvée au Botswana en novembre dernier, pourrait rapporter au moins soixante-dix millions de dollars aux enchères ce mois-ci.

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Lors d’un récent samedi après-midi, les visiteurs parcouraient les salons de Sotheby, sur le Upper-East-Side de Manhattan pour inspecter les articles présentés dans les ventes aux enchères cette saison. Au rez-de-chaussée, c’était l’occasion de se renseigner sur une bouteille de Château Mouton Rothschild 1945 de la cave à vin de l’homme d’affaires William Koch. Dans les salles d’exposition à l’étage, une tête en stuc classique, période maya était exposée, tout comme une collection d’œuvres de Paul Signac et deux autoportraits miniatures de Francis Bacon. Et, au sixième étage, dans une petite pièce en dehors de la section bijoux, entouré par des images du cosmos et enveloppé dans du verre, un objet vraiment inhabituel tournait sur un piédestal de velours : le Lesedi La Rona, le plus gros diamant du monde. À onze cent neuf carats, la pierre est de la taille d’un poing. Sa peau est opaque par endroits, mais certains angles offrent des  aperçus clairs dans les profondeurs du cristal : un treillis de carbone tissé serré et parfaitement symétrique.

Lucara Diamond, une société minière basée à Vancouver, avait du mal à équilibrer ses comptes en 2013 quand elle a commencé à trouver de grosses pierres à sa seule mine d’exploitation, au Botswana. Puis, en novembre dernier, la machine à rayons X de la mine a trouvé un monticule de kimberlite qu’une éruption volcanique souterraine il y a quelques 90.000.000 années avait relevé vers la surface de la Terre, tel un ballon de football de cent-cinquante livres [68 kg]. Les travailleurs de Lucara ramassèrent les débris, enlevèrent la poussière, et trouvèrent le plus gros diamant jamais récupéré dans les cent dernières années.

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Traditionnellement, les diamants bruts sont vendus par l’intermédiaire d’offres privées. Les acheteurs potentiels viennent inspecter la pierre, essayent d’imaginer ce qu’ils peuvent en tailler et le prix auquel cela pourrait se vendre, puis font des offres. Mais, étant donné la nature singulière de cette découverte, Lucara décida d’une approche différente, ils embauchèrent Sotheby pour mettre le diamant aux enchères publiques et pour organiser une compétition au Botswana pour nommer la pierre. Le gagnant, le Lesedi La Rona qui signifie “notre lumière” en setswana, a été choisi parmi onze mille entrées. La pierre entreprit bientôt un tour du monde, à Hong Kong, Dubaï, New York, Genève, et, enfin, Londres, où il passera sous le marteau du priseur le 29 juin.

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Des pierres précieuses polies sont vendues aux enchères tout le temps, mais les diamants bruts ne sont presque jamais vendus de cette façon. David Bennett, président de la division de bijoux de Sotheby, m’a dit qu’il avait il y a quinze ans mis un diamant rose brut aux enchères, mais il ne s’était pas vendu. L’hypothèse qui prévaut est que personne hors de l’industrie ne serait que faire d’un énorme diamant brut ou même comment l’évaluer correctement. La valeur d’un diamant brut est imprévisible, même s’il est de petite taille une fois qu’il a été taillé parce qu’il est impossible de fusionner la pierre à nouveau, et parce que chaque pierre est unique. L’extraordinaire taille du Lesedi La Rona rend encore plus difficile l’estimation de sa valeur.

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Le prix d’un exceptionnellement grand diamant brut au moment de sa découverte est d’environ soixante mille dollars par carat, ce qui mettrait la valeur de la pierre à plus de soixante millions de dollars. Mais, dans une vente privée au début de mai, Lucara a vendu une pierre de huit cent treize carats de même qualité, trouvé dans la même mine le lendemain de la découverte du Lesedi La Rona. Ce moins important diamant s’est vendu pour soixante-trois millions de dollars, soit plus de soixante-dix-sept mille dollars le carat. Considérant cette vente comme référence, Sotheby estime maintenant que le Lesedi La Rona a une valeur d’au moins soixante-dix millions de dollars, mais ce prix pourrait se révéler un prix faible, prenant en compte l’attraction et le défi que représente la possession du plus grand diamant au monde, et étant donné la décision de le vendre aux enchères, ce qui a augmenté l’essaim des éventuels acheteurs comprenant les collectionneurs de beaux-arts et les diamantaires.

 

Dans le but d’attirer l’intérêt de ceux à l’extérieur du commerce des diamants, Sotheby a fait appel à deux experts pour analyser la pierre et rédiger des conclusions exclusivement réservées aux acheteurs éventuels, décrivant la façon dont il pourrait être transformé en pierres polies. L’un des experts Ronnie Vanderlinden, un vétéran du diamant sur la quarante-septième rue de Manhattan m’a affirmé avoir passé des heures à tourner la pierre d’un côté puis de l’autre, à la photographier, à la regarder à la loupe et au microscope. Il est devenu pratique courante au cours des dernières dizaines d’années d’examiner des pierres à la machine IRM afin de cartographier leurs dimensions ainsi que toutes leurs fissures, les petits défauts ou inclusions (taches de substances étrangères dans la pierre, généralement du graphite), mais le Lesedi La Rona ne rentrait pas dans le moule des scanneurs existants. “C’est comme aux vieux jours », a déclaré Vanderlinden. “Nous comptons sur nos deux yeux.”

 

L’évaluation d’un diamant brut demande une imagination géométrique, ainsi que l’expérience du comportement des cristaux, dont le grain peut perturber la façon dont un diamant réagit à la taille. Sur les grandes pierres complexes, la fraise travaille souvent lentement. On polit un peu la pierre, on la met de côté, on se réveille au milieu de la nuit avec une idée. Les tailleurs parlent d’écouter la chanson de la pierre, la façon dont le grain interagit avec une polisseuse. Le laser permet maintenant de plier le grain, d’augmenter le nombre d’angles qu’on peut prendre. Façonner le Lesedi La Rona serait une longue partie d’échecs, sans que l’on puisse être certain de ce que l’on obtient jusqu’à ce que ce fait.

La seule pierre de cette qualité que l’on connaisse qui soit plus grande que le Lesedi La Rona a été découverte, en 1905, aux abords de Pretoria, Afrique du Sud. Elle a été vendue au gouvernement colonial britannique pour cent cinquante mille livres sterling (plus de seize millions de livres, ou vingt -cinq millions de dollars d’aujourd’hui). Nommée le Cullinan, d’après le nom du président de la société qui l’a trouvé, la pierre brute était près de trois fois la taille du Lesedi. Il était de la plus haute clarté, mais elle avait des inclusions visibles en son centre. Pour les contourner, le diamant fut divisé en neuf pierres principales, et plus d’une centaine de petites pierres avant d’être poli. La plus grosse pierre est devenue la Grande Étoile de l’Afrique cinq-cent-trente-carats et fut placée sur la circonférence du sceptre royal à la Tour de Londres. William Lamb, C.E.O. de Lucara, m’a dit qu’en raison de sa forme et de sa clarté, le Lesedi La Rona pourrait, s’il était habilement coupé, produire une pierre encore plus grande, soit le plus gros diamant poli de l’Histoire.

 

L’histoire derrière un diamant, son pedigree, sa provenance et ses antécédents font partie intégrante de sa valeur, et l’histoire de celle qui pourrait éclipser celle de la reine de l’Angleterre aura un attrait particulier pour certains acquéreurs éventuels. Bennett est le principal adjudicateur responsable chez Sotheby. En tant que président de la division des bijoux, il a géré la vente de pierres qui appartenaient à la duchesse de Windsor, Ava Gardner, Maria Callas, et à la famille de l’Aga Khan. Il a à plusieurs reprises battu des records de prix. L’an dernier, il a vendu la Lune Bleue, un diamant bleu de douze carats, au milliardaire de Hong Kong Joseph Lau pour quarante-huit millions de dollars, le prix le plus élevé jamais payé pour une seule pierre polie.

 

Bennett s’appuie sur une vaste expertise pour accentuer la mystique de pierres exceptionnelles. Il a, en plus de l’histoire des bijoux, étudié l’alchimie, les sciences hermétiques, et l’astrologie médiévale. Quand je lui ai demandé où les diamants figurent dans de tels systèmes, il a dit qu’ils étaient toujours au centre, associés au Soleil. Il a rappelé le couronnement de Marie de Médicis, tel qu’illustré par l’artiste Peter Paul Rubens. Il a présumé que la couronne incrustée de diamants aurait été placée sur sa tête à midi, l’heure à laquelle les pierres précieuses éblouiraient le plus les spectateurs. Il a décrit le Lesedi La Rona, telle une seule pièce de brut vieille de quelque trois milliards d’années, « presque inestimables. »

 

Le prix que le diamant obtiendra à la vente aux enchères sera déterminé, en partie, par ce que l’acheteur veut en faire. Bien que Sotheby ait envisagé sa valeur éventuelle en tant que joyau poli, William Lamb m’a expliqué qu’il aimerait voir l’acheteur garder la pierre brute telle qu’elle est, en tant que pièce de collection. Il a décrit son acquisition comme « la possession d’un morceau de la création.” Que représentent quatre-vingt-dix millions de dollars à côté d’une ancienne sculpture, une œuvre d’art précambrienne ? Si le tableau noir de Cy Twombly, un arrangement de “peinture à l’huile d’intérieur et de crayons de cire sur une toile,” peut obtenir près de 37 000 000 dollars aux enchères, le Lesedi La Rona pourrait être une bonne affaire. Bien que, contrairement à Twombly, les mines de diamants soient encore exploitées. Vous ne savez jamais quand une plus grande pierre pourrait surgir.

 

Brad Fox est un écrivain vivant à New York. PLUS

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