Quelle est l’Astuce pour Devenir un Héro?

Matière grise

Science et société.

28 Août 2015

Par Erez Yoeli et David RAND

Quelles sont les causes qui poussent les gens à risquer leur vie pour aider des étrangers?

 Trois jeunes Américains et un homme d’affaires britannique ont récemment contrecarré l’attaque d’un homme armé sur un train français, agissant en quelques secondes et à grands risques pour leurs personnes. Lorsqu’ils ont été interrogés par la suite, ils ont souligné la nature irréfléchie de leurs actions. “C’était juste un instinct des tripes», a dit l’un d’eux citant une remarque caractéristique. “Ce n’était pas vraiment une décision consciente.”

Cela avère être une réaction typique des héros. L’année dernière, l’un de nous, le professeur Rand, avec son collègue Ziv Epstein, a mené une analyse des récipiendaires de la Médaille Carnegie pour héroïsme, qui est décernée à ceux qui risquent leur vie pour les autres. Après avoir recueilli les interviews accordées par 51 bénéficiaires et après avoir évalué les relevés de notes, nous avons constaté que les héros décrivent d’une manière étonnamment constante leurs actions comme rapides et intuitives, et pratiquement jamais raisonnées.

5 Cela est vrai même dans les cas où les héros ont eu suffisamment de temps pour s’arrêter et réfléchir. Christine Marty, une étudiante qui a sauvé une femme de 69 ans, prise au piège dans une voiture au cours d’une crue éclair, a dit qu’elle était heureuse de ne pas avoir pris le temps de réfléchir: «Je suis heureuse d’avoir été en mesure d’agir sans y penser. ”

Nous n’avons trouvé pour ainsi dire aucun exemple de héros dont le premier réflexe ait été sa propre préservation, mais qui surmonta cette impulsion par une décision consciente et rationnelle de porter secours.

Il est frappant de constater que nos instincts de base, plutôt que nos célèbres et supérieures facultés cognitives, sont ce qui conduit à de tels actes moraux. Mais pourquoi serait-on jamais motivé de développer de tels instincts potentiellement mortels?

Une explication possible est que dans la plupart des situations quotidiennes, aider les autres nous est profitable à long terme. Vous invitez un ami à diner ou vous aidez un collègue à observer une date butoir serrée, et vous vous retrouvez repayé, parfois plus tard. Il est donc avantageux de développer un réflexe d’entraide particulièrement parce que le coût pour vous est généralement assez bas.

6 Il est également possible qu’il y ait un avantage à développer sa réputation comme celle de quelqu’un qui aide sans réfléchir: vous serez considérés comme dignes de confiance, précisément parce que vous ne chercherez pas délibérément à vous soustraire même si l’entraide comporte des risques considérables pour vous. Pour qu’un instinct héroïque se présente de cette façon, les bénéfices doivent finalement l’emporter sur le coût – y compris le risque d’une situation très rare, mais très dangereuse (par exemple, maitriser un tireur).

Les bénéfices l’emportent-ils en fait sur le coût?

Pour le savoir, nous allons examiner un modèle de la théorie des jeux, appelé le «jeu de l’enveloppe,” introduite l’année dernière dans The Proceedings of the National Academy of Sciences [les Actes de l’Académie Nationale des Sciences] par l’un de nous, M. Yoeli, et deux autres collègues.

Le jeu comprend deux joueurs qui interagissent à plusieurs reprises. À chaque interaction, joueur 1 a la possibilité d’aider joueur 2. Mais aider Joueur 2 comporte toujours un certain prix pour joueur 1. Alors que le coût est généralement insignifiant, il peut être parfois énorme.

Ce qui rend le jeu intéressant est le fait qu’avant que joueur 1 décide d’aider, il a la possibilité d’ouvrir une enveloppe scellée contenant une description de ce que sera son aide.

Joueur 2, quant à lui, observe non seulement si joueur 1 décide de l’aider, mais aussi si joueur 1 ouvre l’enveloppe.

Joueur 2 se demande alors: Joueur 1 pense-t-il au risque avant de décider de m’aider? Ou va-t-il simplement m’aider sans réfléchir? Joueur 2 décide ensuite: soit de continuer l’interaction (c’est à dire, faire confiance à Joueur 1) ou y mettre fin.

Dans quelles circonstances Joueur 2 choisira-t-il d’interagir avec joueur 1 ? Serait-ce seulement si joueur 1 n’ouvre pas l’enveloppe? Et dans quelles circonstances Joueur 1 trouvera-t-il utile de cultiver la confiance du joueur 2 en ne regardant pas le contenu de l’enveloppe, même s’il risque de subir un énorme coût?

Le modèle montre que la tendance à aider sans regarder l’emporte lorsque:

(1) le coût de l’aide est généralement faible (de sorte que l’avantage pour joueur 1 sur Joueur 2 pour poursuivre l’interaction vaut généralement la peine d’aider), mais le risque est parfois si grand que si joueur 1 regardait le contenu de l’enveloppe et examinait le coût, il n’aiderait certainement pas;

(2) si joueur 1 n’aide pas, ce qui est vraiment préjudiciable pour joueur 2; et

(3) si la relation à long terme est précieuse pour joueur 1.

33lorsque ces conditions sont remplies, comme elles le sont souvent dans la vie réelle, l’aide instinctive bloque la pensée.

On a fait grand cas de la formation militaire des deux des Américains sur le train français, et le jeu de l’enveloppe contribue à expliquer pourquoi. Alors que de nombreux héros n’ont pas de formation formelle ou militaire, une proportion appréciable en a. L’armée aiguise les instincts de coopération des soldats dans un environnement qui a toutes les caractéristiques requises: les soldats s’entraident parfois prenant d’énormes risques pour leur personne; et ils vivent ensemble, s’entrainent et travaillent ensemble pendant des périodes relativement longues, au cours desquelles ils ont de nombreuses occasions d’observer si un de leurs confrères aide ses acolytes sans réfléchir.

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Des gens convenables font du bien tous les jours. Mais comme les exploits récents en France nous le rappellent, les héros ne font pas seulement du bien, ils le font instinctivement.

 

 

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Erez Yoeli, est économiste, est chercheur invité au Programme de Harvard pour Evolutionary Dynamics [l’évolution dynamique]. David Rand est professeur adjoint de psychologie, l’économie et la gestion à Yale University.

 

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