Requiem pour le rêve européen

OP-ED CONTRIBUTEUR

Le New York Times

21 feb  2016

Par OLIVIER GUEZ

Un point de vue français sur l’Europe reprit par les Américains.

L’intéressant, dans cet éditorial, c’est que cet article français paraît en anglais dans le New York Times démontrant l’inquiétude des Américains pour l’avenir de l’Europe qu’ils craignent en danger de démembrement. Un autre intérêt est que le point de vue de l’auteur n’est pas si courant en France. On ne l’entend pas communément à la télévision ni ne le lisons dans les journaux. Dans ce sens, l’opinion de l’auteur rejoint celle moins embringuée dans le quotidien et plus distante des Américains.

Paris – Attaques djihadistes, flot de migrants, la dette grecque. Une flambée du nationalisme l’anxiété et la division dans l’Union européenne, se préparent d’une manière sans précédent depuis les années 1940.

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Face à cela, l’Europe est paralysée. Et l’élément le plus dangereux pour le rêve européen est à peine noté : un fossé se creuse entre la France et l’Allemagne sur la façon de poursuivre prospérité et sécurité, leurs intérêts nationaux les plus importants.

Si la France et l’Allemagne ne peuvent pas travailler ensemble, le rêve d’une Europe unie se brisera. Dans les années 1950, ce principe a conduit le chancelier Konrad Adenauer et le président Charles de Gaulle à une compréhension historique : la coopération franco-allemande serait le fondement sur lequel construire la renaissance de l’Europe occidentale. La France conduirait la reconstruction politique de l’Europe alors que l’Allemagne de l’Ouest propulserait son économie.

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Cela parut logique. Sur les ruines encore fumantes de la Seconde Guerre mondiale, les deux nations avaient une puissance comparable, et ils travaillèrent de concert pendant 30 ans vers un marché commun, vers une politique de visa et des plans pour une monnaie commune à l’échelle européenne.

Mais dans les années 1990, la réunification allemande a défait l’équilibre. L’influence française a décliné alors que l’économie de l’Allemagne est devenue un mastodonte. Les Français luttèrent avec la mondialisation, refusant d’échanger leurs avantages sociaux pour l’efficacité compétitive. L’Allemagne est donc devenue le principal porte-parole au sein du marché européen.

La monnaie commune est arrivée, les banques allemandes en tête. Mais en 2005, les électeurs de la France furent désenchantés par la remise de souveraineté : dans un plébiscite sur la tendance future, bientôt suivi par un autre aux Pays-Bas, ils ont stoppé l’élan vers une constitution tout européenne. Puis vint le krach financier 2008, mettant à nu le fossé économique et le ressentiment politiques entre l’Europe du Nord, tirée par l’Allemagne, et les pays moins industrieux du Sud.

 0Encore plus dangereux politiquement, mais moins discuté, le crash a exposé un écart croissant entre les attitudes françaises et allemandes les uns envers les autres : sur leurs forces de travail, sur la politique de bien-être et sur la diplomatie. L’année dernière, le terrorisme et la crise des réfugiés au Moyen-Orient ont mis cela en lumière.

 Maintenant, quand ils se rencontrent, le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel parlent de solidarité, mais en termes différents. M. Hollande déclare la France “en guerre avec l’État islamique”, alors que les dirigeants allemands parlent de “lutte contre le terrorisme, » des opérations militaires françaises au Mali, en Irak et en Syrie, tandis que les Allemands préfèrent des opérations humanitaires internationales. Les Allemands chargent que les Français sont devenus guerriers, alors que beaucoup de Français voient l’apaisement plutôt que le remords quand les Allemands d’aujourd’hui prononcent : «Jamais plus la guerre, jamais plus Auschwitz».

33 En économie, l’Allemagne est une puissance du libéralisme de marché libre, forte sur l’austérité et méprisante des prodigalités budgétaires, que les Allemands associent avec “l’État providence euro,” une idée très française.

La définition même du pouvoir de l’Euro- est en jeu : Pour les Français, lorsqu’ils ils interviennent en Afrique et au Moyen-Orient, il est militaire et politique. Pour les Allemands, le pouvoir est autant économique que politique, avec un accent à l’est vers la Russie et ses voisins.

77Pour l’avenir, le choc le plus dangereux peut bien être le flot de réfugiés musulmans et d’autres migrants. L’année dernière, l’Allemagne, agissant seule, en a invité plus d’un million tandis que la France en a accepté, à contrecœur, quelques milliers. La France veut fermer les frontières du continent, tandis que l’Allemagne veut que la Turquie contribue à l’arrivée de plus de réfugiés – un affrontement pas tellement de conscience autant que des impératifs de concurrence économiques. Allemagne a besoin de plus de travailleurs, alors que sa population autochtone vieillit à un taux juste derrière celui du Japon. La France, au contraire, vit avec un énorme chômage – et un taux de natalité parmi les plus hauts d’Europe.

La France a également reconnu que son plus grand défi social est d’intégrer des millions de citoyens musulmans français dans sa société laïque – une crise d’identité pour les deux pays. C’est le genre de tension qui n’a pas tellement inquiété les Allemands. Comme Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, a écrit l’année dernière dans Vanity Fair, ” Angela Merkel gouverne une Allemagne où le soleil brille tous les jours, le rêve de tout homme politique démocratiquement élu.”

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Mais jusqu’à il y a quelques semaines seulement. L’horrible choc des cultures à la Saint-Sylvestre à Cologne, entre une foule d’immigrés arabes et les groupes de jeunes femmes allemandes qu’ils ont agressés. Une alarme pour beaucoup d’Allemands – un rappel qu’ils ne peuvent rester éternellement une île confiante dans une mer de voisins de plus en plus précaires. Pourtant, Mme Merkel maintient encore la porte de l’Allemagne ouverte pour les immigrés, même si cette position l’isole maintenant de ses électeurs allemands ainsi que du reste de l’Europe. Ce qui prolonge également l’incapacité de l’Europe à trouver une approche unifiée au problème. Plus récemment, la semaine dernière à Bruxelles, à une réunion au sommet sur le sujet qui a échoué.

lL’automne dernier, l’aphorisme de Mme Merkel aux Allemands était “Wir Schaffen das” – Nous le ferons. Mais, elle manque maintenant l’occasion d’écouter de plus près ses citoyens récemment traumatisés et d’entendre le reste de l’Europe nerveuse. Elle invite la France à réduire le fossé entre eux. Assurément, s’ils essayaient, ces deux partenaires pourraient trouver un terrain d’entente entre l’ignorance d’une menace et le refus d’entraide aux innocentes victimes.

Mais le moment n’est pas propice pour une telle collaboration. Bien que l’islam radical, les migrations massives, le revanchisme russe et les interventions militaires soient des défis qu’aucun État européen ne peut répondre par lui-même, les sentiments politiques à travers le continent vont tous dans la mauvaise direction. Les Européens effrayés se retirent dans leurs petits États souverains, propulsés par la droite populaire et la xénophobie. En Hongrie et en Pologne, ces forces ont pris le pouvoir. En 2017, ils peuvent très bien le faire en France, et les Britanniques auront peut-être entièrement quitté l’Europe. Cela ne laisserait aucune nation en mesure de prendre les rênes de la France ou de l’Allemagne pour être à la tête d’une imparfaite union de l’Europe.

44Alors quel est le futur ? Peut-on raisonnablement croire que l’Europe se réveillera ? Y aura-t-il un revirement franco-allemand dans la mémoire honteuse du carnage à Verdun il y a 100 ans ? Je ne le pense pas.

C’est une question de leadership. Dans les années 1990, François Mitterrand et Helmut Kohl, comme Adenauer et De Gaulle devant eux, pouvaient travailler ensemble, en partie parce qu’ils avaient connu l’ultime alternative – les horreurs de la guerre. Mais ces géants ont longtemps quitté la scène. Il n’existe aujourd’hui ni programme de guidage ni vraie solidarité, et les souvenirs historiques se sont éloignés. Mme Merkel et M. Hollande sont plus que jamais concentrés sur leurs propres problèmes nationaux : pour la France, comment contrôler le terrorisme; pour l’Allemagne, comment traiter les réfugiés.

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Ce que les chefs d’État Européens n’ont pas fait, et doivent tout simplement commencer à faire, est de préparer leurs citoyens à une nécessité de progrès vers plus d’unité – un énorme saut de confiance et d’optimisme, bien qu’étant dans l’emprise de la peur. Au lieu de cela, ils trahissent les rêves les plus chers de leurs peuples en se gratouillant les uns les autres. Et même ma génération, qui étaient âgée de 15 à 20 ans lorsque le mur de Berlin est tombé, ne parvient pas à leur tenir tête et leur demander qu’ils sauvent le rêve qu’on nous avait promis – une Europe qui après toutes les divisions et horreurs du 20ème siècle, dans une paix enfin permanente et qui travaille à l’unisson.

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Olivier Guez est un essayiste français et un scénariste du film Der Staat gegen Fritz Bauer) “Le peuple contre Fritz Bauer.”

Cet essai a été traduit du français en anglais par Edward Gauvin [ puis de l’anglais au francais par mes soins]

 

 

 

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