Trouver la paix dans les textes sacrés

CHRONIQUE

Le New York Times

17 Novembre 2015

par David Brooks

Il est facile de penser que ISIS est une sorte de mal, le cancer médiéval qui a en quelque sorte refait surface dans le monde moderne. Le reste d’entre nous sont à la poursuite du bonheur, et voici cet anachronisme fondamental semant la mort.

Mais dans son livre “Not in God’s Name: Confronting Religious Violence,” [“Pas au nom de Dieu: Confronter la violence religieuse”], le brillant rabbin Jonathan Sacks fait valoir que ISIS est en fait typique de ce qui nous attend dans les décennies à venir.

Le 21e siècle ne sera pas un siècle de laïcité, écrit-il. Ce sera un âge de dé-sécularisation et de conflits religieux.

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Une partie de cela est tout simplement démographique. Les communautés religieuses produisent beaucoup de bébés et gonflent leurs rangs, tandis que les communautés laïques ne le font pas. Le chercheur Michael Blume a recherché dans le passé, aussi loin que l’Inde ancienne et la Grèce, et a conclu que toutes les populations non religieuses dans l’histoire ont connu un déclin démographique.

Les humains sont aussi des êtres qui cherchent à comprendre. Nous vivons, comme l’écrit Sacks, dans un siècle qui nous a laissé un maximum de choix et un minimum de sens.” – Nationalisme, racisme et idéologie politique – ont tous conduit à la catastrophe. Nombreux sont ceux qui parfois se pressent – notamment au sein de l’Islam – vers des formes extrêmes de la religion.

Cela conduit déjà à la violence religieuse. Rien qu’au cours du mois de novembre 2014, il y eut 664 attaques djihadistes dans 14 pays, tuant un total de 5,042 personnes. Depuis 1984, environ 1,5 million de chrétiens ont été tués au Soudan par des milices islamistes.

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Sacks souligne que ce n’est pas la religion elle-même qui provoque la violence. Dans leur livre Encyclopedia of Wars [Encyclopédie des guerres], Charles Phillips et Alan Axelrod ont sondé 1.800 conflits et ont constaté que moins de 10 pour cent avaient une composante religieuse.

C’est plutôt que la religion favorise le regroupement, et l’inconvénient du regroupement est qu’il se porte est en conflit avec ceux à l’extérieure du groupe. La religion peut conduire à des communautés moralement denses, mais sous des formes extrêmes, il peut aussi conduire à ce que Sacks appelle le dualisme pathologique, une mentalité qui divise le monde entre ceux qui sont irréprochablement bons et ceux qui sont irrémédiablement mauvais.

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Le dualiste pathologique ne peut concilier sa place humiliée dans le monde avec son exclusive supériorité morale. Il embrasse une religion politisée – restaurer le califat – et cherche à détruire ceux en dehors de son groupe par la force apocalyptique. Cela conduit à des actes de ce que Sacks appelle le mal altruiste, par lequel les actes de terreur, qui impliquent le sacrifice de soi, est pensé conférer le droit d’être impitoyable et atrocement cruel.

C’est ce que nous avons vu à Paris la semaine dernière.

Sacks fait valoir à juste titre que nous avons besoin d’armes militaires pour gagner la guerre contre les fanatiques comme ISIS [Daech], mais il nous faut des idées pour établir une paix durable. Des pensées laïques parmi lesquelles le relativisme moral est peu susceptible d’offrir une réfutation efficace. Parmi les religieux, les changements mentaux seront conçus en réinterprétant les textes sacrés eux-mêmes. Il faut une théologie de l’autre : une compréhension biblique complexe sur la façon de voir le visage de Dieu sur la face des étrangers. C’est ce que Sacks se propose de faire.

111Les grandes religions sont basées sur l’amour, et elles satisfont le besoin humain d’une communauté. Mais l’amour est problématique. L’amour est spécifique et préférentiel. L’amour exclut et peut créer des rivalités. L’amour d’une écriture, rend difficile la bienveillante entrée dans les esprits de ceux qui embrassent une autre écriture.

2 La Bible est remplie de rivalités entre frères et sœurs : Ismaël et Isaac, Esaü et Jacob, Joseph et ses frères. La Bible cristallise le fait que les gens se retrouvent parfois en concurrence pour l’amour parental et même en compétition pour l’amour de Dieu.

Lues simplement, les rivalités fraternelles de la Bible paraissent n’être que de simples histoires de victoire ou de défaite – Isaac sur Ismaël. Mais les trois religions abrahamiques ont, des traditions compliquées d’interprétation à diffèrent niveaux qui en sapent une lecture fondamentaliste.

Parallèlement à l’éthique de l’amour, il y a le commandement d’adopter une éthique de justice. L’amour est particulier, mais la justice est universelle. L’amour est singulier, mais la justice est objective.

La justice exige le respect de l’autre. Elle joue sur la mémoire collective des gens qui sont dans des communautés alliées : vos gens aussi étaient autrefois des étrangers vulnérables dans un pays étranger.

Le commandement est non seulement de faire preuve d’empathie envers les étrangers, ce qui est fragile. Le commandement est de poursuivre la sanctification, ce qui implique la lutte et parfois la conquête de ses instincts égoïstes. D’autre part, Dieu apparaît souvent là où on s’y attend le moins – dans la voix de l’étranger – pour nous rappeler que Dieu transcende les particularités de nos attachements.

La conciliation entre l’amour et la justice n’est pas simple, mais pour les croyants, les textes lus correctement montrent la voie. La grande contribution de Sacks est de souligner que la réponse à la violence religieuse sera probablement trouvée au sein de la religion elle-même, parmi ceux qui comprennent que les gains de la religion prennent de l’influence quand elle renonce à la puissance.

6Qu’au siècle de la technologie, la paix se trouve au sein de ces anciens textes peut paraître étrange. Mais comme le souligne Sacks, Abraham n’avait nul empire, aucun miracle et pas d’armée – juste un autre exemple de la façon de croire, de penser et de vivre.

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David Brooks écrit régulièrement un éditorial pour le New York Times.

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