Un an après, le souvenir de Nohemi Gonzalez,

 

Par BARBARA E. MURPHY

Le New York Times

Le 4 NOV. 2016

Le monde se rétrécit et nous rapproche des bonnes expériences autant que des mauvaises et de la douleur comme de la joie.

Nohemi Gonzalez fut la seule Américaine tuée dans les attaques terroristes à Paris en 2015. Le 13 novembre est la date commémorative de sa mort il y a un an.

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Nohemi passait six mois d’études à l’étranger, échangeant 15 semaines à l’université de l’État de Californie à

 

 

33Long Beach, Cal State, pour une expérience à l’école de Design Strate, à Sèvres. Elle était la première de sa famille à étudier à l’université. Une élève mexico-américaine, Nohemi étudiait le design industriel, devenant ainsi un des 15% de jeunes hispaniques qui obtiennent un degré universitaire.

La nuit où elle a perdu la vie, elle jouissait de la Ville lumière comme toute Parisienne, dans un Bistro animé sur la Rue de Charonne, portant peut-être un toast à son équipe de créateurs de Cal State, qui, elle venait juste de l’apprendre, s’était placée en seconde place dans un concours d’emballages fonctionnels de gourmandises. L’emballage se décomposerait, ne laissant aucune trace de son passage.

111Il est difficile de vraiment connaître cette étudiante d’après les commentaires publics. Le langage de la douleur élève et réduit tout à la fois les morts par des mots plus fort que la vie. Nohemi est décrite par des amis comme « toujours heureuse, » « belle et douée d’un brillant esprit. » Ses propres commentaires sur Facebook donnent l’idée d’une Nohemi plus particulière : « L’étude d’un programme informatique 3D sur le design dans une langue que je ne connais pas est une des trois choses les plus difficiles que j’ai jamais dû faire. » (Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander quelles sont les deux autres choses.)

Dans les entrevues peu après l’attaque, la mère de Nohemi a parfois employé le présent pour décrire sa fille : « Elle aime les études, » dit-elle, ajoutant que « Nohemi a voulu une vie différente de la majeure partie de nos gens qui vont juste au travail et rentrent à la maison le soir. Elle voulait une carrière. »

4 À lire la courte vie de Nohemi, je me suis souvenue de plusieurs de mes étudiants au Johnson State College au Vermont, d’où j’ai récemment pris ma retraite après avoir été présidente de l’institution. Le Vermont est aussi différent de la Californie par sa démographie et par la taille de son économie que peuvent l’être deux États américains, et pourtant l’histoire de Nohemi leur ressemble. Certains de mes étudiants n’avaient jamais eu de passeport ou même jamais voyagé hors de leur État ; tout comme Nohemi, ils ont fait leur premier voyage en avion en tant qu’étudiants à l’université, leurs yeux écarquillés sur les paysages étrangers.

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« Je peux aller n’importe où maintenant, » une étudiante m’a dit à son retour de Grèce, aussi ébahie que sûre d’elle-même. Trouver son chemin jusqu’à chez soi dans un pays étranger est une chose, mais lorsque c’est en même temps la première fois que vous prenez le métro, c’est un triomphe.

Tout comme Johnson State, Cal State Long Beach est l’une de 400 universités régionales du pays qui forment 40 % de ceux et celles qui se consacrent aux études pour l’obtention d’un diplôme. Ces « jeunes dans la moyenne » de cet enseignement supérieur public qui n’est ni un collège communautaire ni le joyau de leur État sont rarement acclamés. Ce sont souvent les institutions oubliées de leur État. Nohemi aurait brillé n’importe où, mais Cal State Long Beach, dont l’immatriculation est 95% californiens et dont plus d’un tiers est hispanique, semble avoir stimulé une conscience et une responsabilité désireuse d’avoir sa place et de lui avoir donné non seulement un environnement dans lequel s’épanouir, mais également l’assurance d’oser aller au-delà de ses limites.

Nohemi ne faisait que débuter son périple, mais son sens de l’aventure peut servir de repère aux jeunes dont les ressources de familles sont limitées bien qu’ils partent découvrir des mondes différents du leur.

Par certains côtés, Nahomi était typique d’une étudiante à l’étranger. D’après l’Institute for International Education’s open doors report, le rapport de l’Institut d’éducation portes ouvertes, sur les 304.500 Américains qui ont étudié à l’étranger en 2013-14, 67 % étaient des femmes. Approximativement 21.000 étudiantes, ou 7 pour cent d’entre elles se sont consacrées à l’art fin ou à l’art appliqué.

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Nohemi était atypique d’autres façons aussi : presque 75 % des Américains qui étudient à l’étranger sont blancs et ne sont pas hispaniques et, d’une façon disproportionnée, sont issus des écoles privées. En dépit de l’ouverture de l’aide financière fédérale pour soutenir les études à l’étranger, les études internationales sont toujours plus à la disposition des étudiants avec des ressources familiales plus importantes.

Nohemi aurait battu de nombreuses autres probabilités et nous nous enthousiasmons pour les personnes qui défient les statistiques et ouvrent de nouvelles voies. Les étudiants de Cal State suivront-ils la sienne ? J’ai demandé au doyen Jeet Joshee, qui supervise les études internationales à l’université, s’il notait une baisse dans l’intérêt pour les études à l’étranger depuis la mort de Nohemi. Il m’a rapporté que les étudiants lui disent qu’ils ne sont pas découragés et qu’ils maintiennent leurs plans.

Naturellement, les études à l’étranger ne sont pas sans risques. Les étudiants étrangers à Rome sont la cible fréquente de vols, y compris l’un d’eux l’été dernier qui s’est terminé par la mort d’un étudiant américain qui participait à un programme d’échange de John Cabot University. Mais de tels décès crûment rapportés peuvent fausser notre perception.

Le président de l’institut pour l’éducation internationale, Allan E. Goodman, a souvent déclaré que le trajet jusqu’à l’aéroport aux États-Unis peut souvent être la partie la plus dangereuse des études à l’étranger. Paradoxalement, ajoute-t-il, il lui est demandé par des parents d’autres pays s’ils devaient empêcher leurs enfants de venir étudier ici pour éviter les risques inhérents dans un pays dans lequel la possession d’armes à feu est démesurée.

En fait, selon le forum sur l’éducation à l’étranger, qui a établi une base de données des accidents de 2014, les étudiants ont environ deux fois plus de chances de mourir sur leur propre campus que dans tout autre pays. 313 incidents cette année ont été rapportés, 80 % d’entre eux étaient causés par une maladie, les maux gastro-intestinaux étant une cause majeure. Les quatre décès, deux accidentels, deux causés par des conditions médicales préexistantes ont été également rapportés par des compagnies d’assurance couvrant les études à l’étranger. Le rapport des incidents de 2015 inclura la mort de Nohemi Gonzalez.

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Aussi improbable que la mort de Nohemi soit, elle n’était pas arbitraire. Ses assassins ne se sont pas mis à spécifiquement tuer une étudiante Mexico-Américaine en design industriel, ils se sont mis à assassiner ce qu’elle représente : la liberté du plaisir, du choix et des institutions.

Les universités sont des institutions courageuses. Elles font partie des forces qui forment la vie des jeunes adultes pendant les années où ils sont le plus à l’écoute et qui sont également les années les plus audacieuses. En tant que parent et éducateur, il est de notre devoir de nous assurer que nous protégeons ces libertés pour nos jeunes, ici, à la maison et que nous leur transmettons les valeurs et les responsabilités que de telles libertés demandent. Après seulement pouvons-nous les lâcher libres, et espérer que cela suffise.

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La plupart des étudiants qui retournent d’un semestre ou plus d’études internationales attribuent à cette expérience l’acquisition d’une plus grande maturité et une compréhension plus claire de leurs propres valeurs.

Vivre et apprendre dans une autre culture est plus important que jamais. Pour les étudiants, naturellement, mais également parce que l’empathie que de telles expériences instaurent est cruciale pour maintenir un monde plus sûr et plus fraternel. Aucune autre expérience que les études dans un autre pays ne s’en rapproche pour construire une perspective nouvelle sur la citoyenneté et sur son pays. Rien. Absolument rien.

333 Je suis convaincue que la brève immersion de Nohemi dans cette expérience a rendu sa vie, plus intense. Nohemi était une femme qui a refusé d’être contrainte par la tradition ou les circonstances. Elle a préféré la connaissance à l’ignorance. Elle a choisi de s’imaginer son propre avenir.

Le fait qu’elle n’ait pu habiter ce future nous brise le cœur, mais non pas notre résolution de partir loin de chez nous pour accroître notre notion de la citoyenneté et de l’appartenance.

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Barbara E. Murphy a été présidente du Johnson State College et du Community College of Vermont, l’Institut de Formation Supérieure de l’état du Vermont. Elle est l’auteure de la collection de poésie “Almost Too Much”, Presque Trop.

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