Une conversation avec Melinda Gates

par CELIA W. DUGGER

NOV. 1, 2016

Une des grandes qualités des Américains est leur générosité et l’énergie qu’ils dépensent sans compter dans le monde. Si la perfection n’est pas de ce monde, une poignée d’Américains part quand même à sa recherche.

 

Pour Melinda Gates, la régulation des naissances est le moyen de sortir les femmes de la pauvreté. Fournir l’accès à la contraception aux femmes pauvres des pays en développement est sa mission. La Fondation Bill & Melinda Gates, qu’elle dirige avec son mari, a fait don de plus d’un milliard de dollars pour des efforts de planification familiale et ajoutera environ 180 millions de dollars à ce don cette année.

3Depuis 2012, Melinda Gates s’est jointe à une campagne internationale pour apporter la régulation des naissances à 120 millions de femmes de plus d’ici 2020. un rapport quatre ans plus tard explique pourquoi la réalisation de cet objectif s’avère plus difficile que prévu. Suit une version condensée et éditée de notre conversation sur le planning familial.

Pourquoi cette cause est-elle celle de votre vie ?

  • Si vous permettez à une femme d’avoir un instrument contraceptif – si vous lui donnez conseil afin que ce puisse être sa propre décision – et qu’elle peut espacer ses naissances, cela la libère du cycle de pauvreté. Dans les premiers jours, de mon voyage pour la fondation, j’étais là pour leur parler franchement de la vaccination pour leurs enfants, et elles me répondaient : « D’accord, mais, j’ai une question à vous poser. Qu’en est-il de la contraception, comment se fait-il que je ne puisse plus l’obtenir ?  C’est pour moi, l’une des plus grandes injustices.

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Une des statistiques du rapport qui m’a le plus frappé est que la contraception prévient des dizaines de millions d’avortements à risque pour empêcher les grossesses non désirées. Vous êtes catholique. Cela fait-il partie de l’impératif moral pour vous ?

  • C’est évidemment une chose avec laquelle j’ai eu à lutter avec grande envergure. L’Église catholique ne croit même pas aux formes modernes de contraception. Je voyage dans le monde en voie de développement au moins trois fois par an maintenant, et je visite les bidonvilles, les ghettos, les zones rurales, et quand on voit une femme ou un enfant mourir inutilement parce qu’elle ne possède pas un instrument très peu coûteux en qui nous croyons et que nous utilisons aux États-Unis – plus de 93 pour cent des femmes mariées catholiques déclarent utiliser des contraceptifs – il est moralement impératif de donner à ces femmes ce dispositif auquel nous croyons et que nous-mêmes utilisons.

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Je suis curieuse de savoir si lorsque vous voyagez dans le tiers monde, vous rencontrez une résistance de la part des dirigeants des pays qui sont majoritairement des hommes et qui souvent ne veulent pas perdre le contrôle de la fertilité des femmes et de leurs propres épouses.

  • On voit ça partout dans le monde. Je veux dire, on le voit même parfois aux États-Unis, n’est-ce pas ? Des hommes qui veulent prendre le contrôle de la santé des femmes. Et je c’est pourquoi je suis si catégorique au sujet du projet sur lequel nous travaillons. Ce projet doit être à la base de notre effort. Nous ne pouvons pas faire une planification de haut en bas tel qu’elle s’est produite dans le monde au cours des années 1970, lorsque nous avons dit aux femmes ce qu’elles devaient faire. Il s’agissait du contrôle de la population et c’était de la coercition.

En examinant les diagrammes qui représentent les types de contraception disponibles dans le monde en développement, je suis frappée par le peu d’entre eux qui représentent une contraception à action prolongée tel que ceux qui changent l’aspect de la planification familiale aux États-Unis, particulièrement pour les femmes pauvres : le stérilet et les implants. Quels sont les obstacles à l’élargissement de l’accès à ceux-ci dans les pays en développement ?

8Comme le financement stagnait, nous n’avons pas investi mondialement dans les nouveaux contraceptifs des femmes. Les partenaires, les philanthropes, ont investi dans des outils à long terme. Pourtant, il existe aujourd’hui une injection qui est une toute petite bulle plastique avec une minuscule aiguille, un peu comme une injection contre le diabète. Nous travaillons sur une formulation qui pourrait figurer dans le kit d’une assistante de santé communautaire. Quand elle visite ces villages, elle peut les distribuer aux femmes. Une femme n’a pas besoin d’aller auprès d’une infirmière, d’un médecin ou d’une clinique pour l’obtenir. Et finalement, une femme peut se l’injecter elle-même. On pourrait donc lui donner une provision de deux ans qu’elle pourrait s’administrer tous les trois ou six mois.

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Combien de temps faut-il avant que ce soit mis au point ?

  •  Eh bien, cette bulle minuscule, injectable, est disponible dès à présent et nous travaillons sur sa certification. Environ 14 pays dans le monde se sont déjà inscrits et 16 autres pays seront bientôt en ligne. Et nous veillons à ce que politiquement le travail soit fait de manière à ce que les injections soient non seulement dans les trousses des assistantes de santé du village, mais aussi afin que les femmes puissent les emporter chez elles et les utiliser elles-mêmes.

C’est donc à court terme. C’est en train de se faire dès maintenant et cela continuera de se dérouler au cours des trois à cinq prochaines années. Les autres recherches sont plus en amont, il s’agit donc probablement de cinq à sept ans. Mais nous y mettons finalement le financement.

Ici aux États-Unis, les Buffetts ont été de grands champions de la planification familiale et, évidemment, Warren E. Buffett s’est énormément engagé avec la Fondation Gates. Est-il enthousiasmé à ce sujet ?

  • Oh, c’est la première chose dont Warren et moi discutons quand nous nous rencontrons. Je ne peux p222as participer à un événement où nous nous trouvons tous les deux sans que Warren ne m’accroche, qu’il s’agisse de la réunion annuelle de la fondation, ou tout autre événement où nous nous rencontrons avec les autres milliardaires qui font partie de notre engagement de donateurs, sans que Warren ne m’attrape en disant : «Melinda, je pense que c’est là la chose la plus importante que vous faites à la fondation.» Et sa femme, Susie, lorsqu’elle était en vie était très dévouée à la planification familiale. C’est là qu’ils ont pris racine.

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Quel serait l’avantage d’atteindre 120 millions de femmes ?

  • Vous commenceriez à briser le cycle de la pauvreté. Regardez ce que cela a fait aux États-Unis pour les femmes qui sont entrées dans la population active quand elles ont finalement réussi à vraiment utiliser des contraceptifs. Partout en Afrique, les jeunes filles tombent enceintes tôt et on ne peut les garder à l’école. Vous auriez donc plus de filles à l’école, et vous auriez des filles instruites qui entreraient dans la population active.

 333Et nous savons que lorsqu’on donne des moyens économiques à une fille ou à une femme, cela transfère toute la dynamique du pouvoir dans la famille, que ce soit avec sa belle-mère ou avec son mari. C’est la première chose qui déploie le potentiel d’une femme.

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Une version de cet article est imprimée le 1er novembre 2016, à la page D3 de l’édition de New York sous le titre: Comment la contraception rompt -elle le cycle de la pauvret

Célia Williams Dugger est une journaliste américaine qui est rédactrice scientifique adjointe du New York Times.

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